Imaginary interview with Blaise Pascal
by Charactorium · Blaise Pascal (1623 — 1662) · Philosophy · Sciences · 5 min read
Paris, hiver 1661. Dans un cabinet de la rive gauche encombré de papiers, d'une machine de cuivre et de tubes de verre, un homme au visage creusé par la douleur nous reçoit entre deux quintes de fièvre. Il a trente-huit ans et parle comme on raisonne : par éclairs.
—On raconte qu'à seize ans déjà vos écrits troublaient les plus grands savants. Que s'est-il passé exactement ?
J'avais seize ans et je m'amusais des sections coniques, ces courbes qu'on tire d'un cône qu'on tranche. J'y ai trouvé un théorème — l'hexagramme mystique, comme je l'appelais — et mon père a porté le feuillet aux mathématiciens de Paris. Descartes, m'a-t-on dit, refusa d'abord de croire qu'un enfant en fût l'auteur ; il soupçonnait mon père de tenir la plume à ma place. Cela m'a moins flatté qu'instruit : j'ai compris ce jour-là que la géométrie ne demande ni barbe ni titres, seulement un esprit qui consent à voir. La vérité ne regarde pas l'âge de celui qui la trouve.
La géométrie ne demande ni barbe ni titres, seulement un esprit qui consent à voir.
—Comment cette même jeunesse vous a-t-elle conduit à fabriquer une machine de cuivre et de roues ?
Mon père Étienne fut nommé intendant à Rouen, chargé de lever les tailles, et je le voyais s'épuiser des nuits entières sur des colonnes de chiffres. À dix-neuf ans, j'ai voulu confier ce labeur à des roues dentées plutôt qu'à un homme. C'est ainsi qu'est née la Pascaline : on tourne les cadrans, les retenues passent d'elles-mêmes d'un tambour à l'autre, et la somme s'inscrit sans qu'on y pense. J'en ai fait fabriquer une cinquantaine, mais le cuivre coûte cher et l'horloger est lent : peu en ont voulu. N'importe — j'avais prouvé qu'une mécanique pouvait porter une part du fardeau de la raison.
J'ai voulu confier ce labeur à des roues dentées plutôt qu'à un homme.
—Vos contemporains parlent encore d'Aristote comme d'une autorité. Pourquoi vous être attaqué à son fameux principe ?
On nous répétait depuis des siècles que la nature a horreur du vide, qu'elle se contracte pour ne jamais le souffrir. Belle façon de prêter à la matière des sentiments d'homme ! En 1646, à Rouen, j'ai refait l'expérience de Torricelli : un tube de mercure renversé, et là-haut, au-dessus de la colonne, cet espace que rien ne remplit. Si la nature avait tant de répugnance, pourquoi laissait-elle ce désert se former ? J'ai compris que ce n'était pas une passion de la nature, mais le simple poids de l'air qui pressait le mercure. Aristote avait mis une âme là où il n'y avait qu'une balance.
Aristote avait mis une âme là où il n'y avait qu'une balance.
—Comment prouve-t-on une chose aussi impalpable que la pesanteur de l'air ?
En la pesant là où elle pèse moins. Si le tube de mercure tient par le poids de la colonne d'air au-dessus de nous, alors montez une montagne, et cette colonne raccourcit, et le mercure doit baisser. Je n'avais pas la force de gravir le Puy-de-Dôme moi-même ; mon beau-frère Florin Périer s'en chargea en 1648, montant son baromètre du pied jusqu'au sommet auvergnat. Le mercure descendit de plus de trois pouces. La preuve était là, écrite par la montagne elle-même : la nature n'a aucune répugnance pour le vide ; tous les effets qu'on a attribués à cette horreur procèdent de la pesanteur et pression de l'air.
La preuve était là, écrite par la montagne elle-même.
—On vous prête d'avoir mis en équations un simple jeu de dés. D'où vous est venue cette curiosité ?
D'un homme du monde, le chevalier de Méré, joueur fort spirituel, qui me posa une énigme de table : comment partager équitablement les enjeux si la partie de dés s'interrompt avant la fin ? Voilà une question que les anciens auraient méprisée comme indigne, et qui pourtant cache un abîme. J'en ai écrit à Fermat, ce magistrat de Toulouse, et nous avons échangé en 1654 sur ce que nul n'avait osé : soumettre le hasard au calcul. Mon triangle arithmétique donnait les combinaisons toutes prêtes. Le pur hasard, qu'on croyait le royaume de la déraison, obéissait à des nombres. Dieu joue peut-être aux dés, mais Il compte.
Le pur hasard, qu'on croyait le royaume de la déraison, obéissait à des nombres.

—Que disiez-vous à ceux qui jugeaient indigne d'un savant de s'occuper de jeux d'argent ?
Je leur répondais que le sujet importe moins que la rigueur qu'on y porte. Mon traité du triangle arithmétique parle de combinaisons et de dés, mais sa méthode vaut pour toute chose où l'avenir est incertain : le commerce, l'assurance d'un navire, et — j'ose le dire — le pari sur l'éternité. Car j'ai porté ce calcul jusque dans mes Pensées : devant l'infini d'une vie après la mort, l'homme raisonnable doit peser sa mise comme un joueur pèse la sienne. Le même triangle qui partage les enjeux d'une partie interrompue peut éclairer le plus grave des choix. Rien de bas ne reste bas pour qui sait y lire de l'ordre.
Le sujet importe moins que la rigueur qu'on y porte.
—Vous avez pris la plume contre les jésuites. Qu'est-ce qui vous a jeté dans cette querelle ?
L'amitié, d'abord, et la justice. Ma sœur Jacqueline était religieuse à Port-Royal-des-Champs, cette abbaye où l'on prend Dieu au sérieux, et l'on y persécutait nos amis jansénistes au nom d'une théologie de la grâce. J'ai voulu défendre. Mais plutôt qu'un gros traité que nul ne lit, j'ai écrit des lettres — dix-huit — comme un homme du monde en écrirait à un ami de province. J'y faisais parler les bons pères eux-mêmes, et leur casuistique se condamnait par sa propre bouche : à force de raffiner les cas de conscience, ils finissaient par tout permettre. On rit, et en riant on comprend. Le rire est parfois le plus court chemin de la vérité.
À force de raffiner les cas de conscience, ils finissaient par tout permettre.

—Ces lettres, les Provinciales, frappent par leur concision. Était-ce un effort délibéré ?
Le plus grand. On croit qu'il est facile d'être bref ; c'est le contraire. Tailler, resserrer, jeter au feu trois pages pour en sauver dix lignes : voilà le vrai labeur. J'ai écrit un jour à mon correspondant, à propos d'une de mes lettres : je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte. Ce n'était pas une coquetterie. Une phrase longue cache souvent une pensée paresseuse ; on accumule les mots faute d'avoir trouvé le seul qui convient. Contre la lourdeur des docteurs, j'ai voulu une langue claire, vive, qu'un honnête homme lirait sans s'ennuyer. La vérité gagne à être nette.
Une phrase longue cache souvent une pensée paresseuse.
—Vous portez, dit-on, un papier cousu dans votre habit. Que renferme-t-il ?
Vous touchez là ce que je montre le moins. La nuit du 23 novembre 1654, quelque chose m'a saisi — non le Dieu des philosophes et des savants, celui qu'on démontre, mais un Dieu sensible au cœur, un feu. J'ai consigné cette heure sur un parchemin que j'ai cousu de mes mains dans la doublure de mon pourpoint, pour le porter toujours contre moi. Personne ne l'a lu ; vous ne le lirez pas non plus. C'est mon Mémorial, mon point fixe. Quand mon esprit se perd dans ses raisonnements, je sens ce papier sous l'étoffe et je me souviens qu'il fut une nuit où je n'ai plus eu besoin de prouver.
Il fut une nuit où je n'ai plus eu besoin de prouver.
—Comment vit-on quand on a connu une telle nuit ? Votre quotidien en fut-il changé ?
Tout en fut changé. J'ai donné de mes biens, dépouillé mon logis, troqué mes habits d'honnête homme pour une tenue sans ornement — et, sous la chemise, un cilice qui me rappelle que ce corps n'est qu'un hôte de passage. Le matin à la prière, l'après-midi aux recherches ou à Port-Royal, le soir à griffonner ces fragments de papier que j'amasse pour une grande défense de la foi que je n'achèverai peut-être jamais. La maladie ne me lâche guère ; je dors mal, je mange peu. Mais je le sais mieux que personne, moi qui ai pesé l'air et mesuré le hasard : l'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Une goutte d'eau suffit à le tuer ; nulle goutte ne peut l'empêcher de comprendre qu'il meurt.
Nulle goutte ne peut l'empêcher de comprendre qu'il meurt.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Blaise Pascal's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


