Imaginary interview with Étienne de La Boétie
by Charactorium · Étienne de La Boétie (1530 — 1563) · Literature · Philosophy · 6 min read
Bordeaux, un soir de l'année 1562. Dans un cabinet d'étude où s'entassent les éditions grecques et les actes du parlement, un jeune magistrat de trente-deux ans referme un manuscrit relié de vélin et tend l'oreille au bruit de la Garonne. Étienne de La Boétie accepte, à la lueur des chandelles, de parler de la servitude des peuples, de l'amitié et des Anciens.
—On raconte que vous aviez à peine dix-huit ans lorsque vous avez écrit votre fameux traité. Qu'est-ce qui pousse un si jeune homme à interroger l'obéissance des peuples ?
C'est au collège de Guyenne, à Bordeaux, que la chose m'est venue, entre deux leçons de grec et de latin. Mes maîtres me faisaient lire Plutarque et Tacite, et je m'étonnais d'une énigme qu'aucun d'eux ne résolvait : comment un seul homme, parfois faible, parfois lâche, tient sous sa botte des milliers d'autres qui pourraient le renverser d'un haussement d'épaule. Je n'avais pas vingt ans, et l'on s'est moqué de ma jeunesse ; mais la jeunesse a cet avantage qu'elle ne s'est pas encore résignée. J'ai couché ces réflexions sur le papier sans songer qu'on les lirait, comme un exercice d'écolier indigné. Je l'ai intitulé Discours de la servitude volontaire, et le mot volontaire y porte toute ma stupeur.
—Vous comparez volontiers le tyran à un colosse. Que faut-il entendre par cette image ?
Imaginez une idole de pierre, haute comme une tour, que la foule porte à bout de bras sur la grande place. Ôtez les mains, et elle s'effondre de son propre poids. C'est l'image que j'ai gravée dans le Discours : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même fondre en bas et se rompre. » Le tyran ne se nourrit que de notre consentement ; c'est là le scandale et l'espérance tout ensemble.
Le tyran ne se nourrit que de notre consentement ; c'est là le scandale et l'espérance tout ensemble.
—Comment vit-on le fait de juger ses semblables quand on a écrit contre toute servitude ?
À vingt-trois ans, en 1553, j'ai pris place comme conseiller au parlement de Bordeaux, sous la longue robe noire et le bonnet carré qui font qu'un homme jeune paraît soudain grave. C'est une étrange chose que de juger ses semblables quand on a soi-même écrit que nul ne naît pour obéir aveuglément. Le matin, je lisais les édits du roi qu'il nous fallait enregistrer ; l'après-midi, je tranchais des querelles de bornage et des affaires de sang. La noblesse de robe, dont je faisais désormais partie, n'a pas l'ancienneté de l'épée, mais elle a la plume et le droit — et parfois, croyez-moi, la plume coupe plus profond. J'ai appris là que la justice se rend moins dans les grands traités que dans la patience des audiences.
—La France bascule dans la guerre civile. Quel rôle vous a-t-on confié dans ce déchirement ?
Quand le sang a commencé de couler à Wassy, au début de 1562, j'ai compris que la France entrait dans une nuit dont nul ne voyait le terme. Le chancelier Michel de L'Hospital m'a envoyé en Agenais pour tenter d'éteindre l'incendie : catholiques d'un côté, réformés de l'autre, et entre eux quelques hommes de bonne volonté qui s'égosillaient en vain. J'ai rédigé alors un mémoire sur l'édit de janvier, cet édit qui accordait aux protestants une liberté de culte si fragile qu'un souffle suffisait à l'éteindre. J'y plaidais la concorde plutôt que la victoire d'un parti. Étrange destin pour celui qu'on dit ennemi des tyrans : me voilà priant chacun de désarmer, sachant trop bien qu'un peuple divisé sert encore mieux ses maîtres qu'un peuple soumis.
Un peuple divisé sert encore mieux ses maîtres qu'un peuple soumis.
—On vous réduit souvent au pamphlétaire politique. Que diriez-vous de l'autre versant de votre travail, celui du traducteur ?
On me croit tout entier dans la politique ; on oublie mes heures les plus douces, passées à traduire les Anciens. J'ai donné en français les Règles de mariage de Plutarque et l'Économique de Xénophon — l'un sur l'art de vivre à deux, l'autre sur le gouvernement d'une maison et d'un champ. Traduire, voyez-vous, n'est pas un travail de copiste : c'est faire entrer un mort dans sa propre langue, le loger sous son toit, lui prêter sa voix. Dans mon cabinet, entre la plume d'oie et l'encrier, je passais des soirées entières à chercher le mot juste pour rendre une pensée grecque. Un humaniste n'est rien d'autre que cela : un homme persuadé que les Anciens ont encore quelque chose à nous apprendre sur la manière de vivre droit.
—Vous avez aussi écrit des vers d'amour. Comment passe-t-on de la philosophie politique au sonnet ?
J'ai rimé, oui — des vingt-neuf sonnets à la manière de Pétrarque, ces vers où l'amour se plaint en figures et en métaphores réglées. Le pétrarquisme, comme on dit en Italie, est une école exigeante : il faut souffrir avec élégance, désirer avec mesure, et faire tenir tout un cœur dans quatorze vers. J'y ai mis ce que la prose politique ne pouvait dire : la tendresse, l'absence, la moitié de soi qu'on cherche en autrui. Dans l'un d'eux, j'ai écrit que je sais bien qu'en toi j'ai trouvé la moitié de moi-même, et qu'absent tu m'aimes tout ainsi. Ces poèmes-là, je ne les ai pas livrés aux imprimeurs ; je les ai confiés à un ami, certain qu'il en serait le meilleur gardien.
—Comment est née cette amitié avec Montaigne dont on parle tant ?
Ce fut vers 1558, à Bordeaux. Nous nous connaissions de réputation avant de nous connaître de visage : il avait lu mes écrits, j'avais entendu vanter son esprit. Et dès la première rencontre, ce fut comme si nous nous retrouvions après une longue absence, alors que nous ne nous étions jamais vus. Michel de Montaigne était plus jeune que moi de trois ans, vif, curieux, frondeur sous ses dehors de magistrat. Je ne saurais expliquer ce qui nous lia si vite ; les raisons de l'amitié véritable échappent à la raison. C'est, je crois, qu'il existe des âmes faites pour se reconnaître, et que la nôtre, à toutes deux, s'était cherchée sans le savoir.
—Que représente, pour vous, cette amitié au regard de tout le reste de votre vie ?
Comment vous dire ? Les amitiés ordinaires ne sont que commerces et familiarités ; celle-là fut d'une autre étoffe. Nous ne nous prêtions rien, car tout y était commun. J'ai si peu de biens à laisser que ma plus grande richesse, ce sont mes livres et mes papiers — ces manuscrits reliés en vélin, mes vers, mes traductions. Je sais déjà à qui je les confierai : à Montaigne, qui en sera l'héritier autant que de mon souvenir. Qu'il garde mes sonnets, qu'il les publie ou non, qu'il en fasse ce que l'amitié lui dictera. Un homme ne meurt pas tout entier s'il laisse sa pensée entre les mains de celui qui le comprend mieux qu'il ne se comprend lui-même.
Un homme ne meurt pas tout entier s'il laisse sa pensée entre les mains de celui qui le comprend.
—Votre Discours circule de main en main, sans imprimeur. Si vous imaginiez qu'on le lise encore dans un siècle, qu'en penseriez-vous ?
Voilà une rêverie qui me trouble. Mon Discours n'a jamais vu de presse ; il passe de main en main, recopié à la plume parfois sur du vélin, glissé sous le manteau entre gens qui se fient les uns aux autres. C'est ainsi que voyagent les idées dangereuses : non par les boutiques des libraires, mais par l'amitié et le secret. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans cent ans, je le craindrais autant que je l'espérerais. Car un texte sans son auteur est un orphelin : chacun le tire à soi, le fait parler selon ses besoins. J'ai écrit contre toute tyrannie, non pour un parti ; mais qui sait si les vivants de demain ne me feront pas dire ce que je n'ai jamais voulu ?
—Vos idées pourraient séduire des partis qui s'affrontent. Craignez-vous qu'on s'empare un jour de votre texte pour d'autres combats que le vôtre ?
C'est ma hantise, je l'avoue. J'ai vu les réformés et les catholiques s'arracher tout ce qui peut servir d'arme — un sermon, un édit, un libelle. Que mon Discours tombe entre les mains d'un parti, et le voilà changé en machine de guerre contre un roi, alors que je visais la tyrannie en général, cette maladie de l'âme humaine qui n'a ni religion ni patrie. Si l'on me publiait un jour dans quelque recueil de polémique huguenote, on ferait de moi un soldat quand je ne voulais être qu'un médecin. Voilà le sort des écrits : ils survivent à leur auteur, mais c'est pour servir des causes qu'il n'aurait pas reconnues. Je préfère encore le silence du manuscrit à ce tapage-là.
—Au terme de cet entretien, que souhaiteriez-vous qu'on retienne de vous ?
Qu'on retienne ceci, si l'on retient quelque chose : la liberté ne se reçoit pas, elle commence le jour où l'on cesse de céder. Je n'ai pas appelé les peuples à la révolte ni aux barricades de sang — j'ai vu trop tôt, à Wassy et ailleurs, où mène la fureur. J'ai seulement dit qu'il suffirait de ne plus vouloir servir pour n'être plus serf. C'est à la fois la chose la plus facile et la plus difficile du monde, car nous aimons nos chaînes presque autant que nous les maudissons. Le reste — mes sonnets, mes traductions de Plutarque, ma robe de conseiller — n'est que l'ornement d'une vie. L'essentiel tient dans cette idée nue : un homme libre est un homme qui a cessé de soutenir le colosse.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Étienne de La Boétie's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


