Imaginary interview with Hồ Xuân Hương
by Charactorium · Hồ Xuân Hương (1772 — 1822) · Literature · Culture · 6 min read
Un soir de la fin du XVIIIe siècle, sur les rives du lac de l'Ouest, le pavillon sur l'eau que lui a fait bâtir son premier mari flotte dans la brume. Une lampe à huile, une pierre à encre encore humide, et une femme qui rit sous cape des mandarins. Nous l'avons trouvée là, penchée sur un poème en chữ Nôm, prête à répondre — mais jamais à se taire.
—Pourquoi avoir écrit dans la langue du peuple, en chữ Nôm, plutôt qu'en chinois classique comme les lettrés de votre rang ?
Le chữ Hán, voyez-vous, c'est la langue des édits, des stèles et des hommes qui se croient éternels parce qu'ils gravent leur nom dans la pierre. Moi, je voulais écrire la langue qu'on parle au marché de Hanoï, celle qui coule quand on rit ou qu'on jure. Le chữ Nôm épouse notre souffle vietnamien, ses caractères sont taillés dans le chinois mais remodelés pour nos bouches à nous. Un poème doit se dire à voix haute au bord de l'eau, pas se déchiffrer dans un cabinet poussiéreux. Alors j'ai pris mon pinceau et mon encre de Chine, et j'ai couché sur le papier une langue que les grands lettrés méprisaient, sûrs qu'une femme et une écriture démotique ne feraient jamais de la vraie poésie. Ils se trompaient deux fois.
Le chinois classique, c'est la langue des hommes qui se croient éternels parce qu'ils gravent leur nom dans la pierre.
—On dit votre style « élégamment équivoque ». Comment glisse-t-on un second sens sous une image de paysage ?
Il y a une manière de décrire un col de montagne, une fente dans le roc, un éventail qui s'ouvre et se referme, un fruit mûr — et de laisser le lecteur y voir ce que sa propre pensée y met. C'est ce qu'on nomme thanh thanh tục tục : propre en surface, coquin dessous. Je ne dis jamais rien d'obscène, remarquez bien ; je décris la nature avec la plus grande innocence. Si un mandarin rougit en lisant mon paysage, c'est son esprit qui est trouble, pas mon vers. Voilà ma revanche de femme : je fais mine de peindre une grotte ou un métier à tisser, et ce sont eux qui trébuchent. L'équivoque, c'est l'arme des gens qu'on n'autorise pas à parler droit.
Si un mandarin rougit en lisant mon paysage, c'est son esprit qui est trouble, pas mon vers.
—Vous fréquentiez les grands lettrés de votre temps. Que représentaient ces échanges pour vous ?
On imagine toujours la poétesse seule à sa lampe, mais la poésie du Tonkin se joue en cercle, comme une partie d'échecs à plusieurs mains. J'ai croisé Nguyễn Du, dont chacun murmurait déjà les vers, Phạm Đình Hổ, Phan Huy Huân — des hommes qui savaient qu'un poème se répond par un autre poème. On se lançait des vers comme on se lance une balle, on se piquait, on s'admirait à mots couverts. Dans ces réunions, on oubliait un instant que j'étais une femme et deux fois concubine ; il ne restait que l'oreille et la joute. C'était rare, cette égalité-là. Le reste du temps, il fallait la conquérir vers après vers, contre des gens persuadés qu'une jupe ne pouvait rimer juste.
—Parlez-nous de ce pavillon sur l'eau où vous écrivez ce soir. Comment est-il venu jusqu'à vous ?
C'est Tổng Cóc, mon premier mari, qui l'a fait dresser sur pilotis, au bord du lac, à l'écart de la maison principale. Officiellement, pour qu'une concubine cesse d'attiser les jalousies de l'épouse en titre et de la maisonnée. Officieusement — je préfère le croire — pour qu'une femme qui écrit ait enfin un coin où l'encre sèche en paix. Le thủy tạ, ce pavillon aquatique, c'est le plus beau cadeau qu'on m'ait fait, sans qu'on sache tout à fait ce qu'on m'offrait : quatre planches au-dessus de l'eau, mais qui valent mieux qu'un titre d'épouse. La nuit, le lac clapote sous le plancher, la lune se casse en morceaux à la surface, et les vers montent tout seuls. On m'a mise à l'écart ; j'en ai fait mon atelier.
On m'a mise à l'écart ; j'en ai fait mon atelier.
—Vous évoquez ce premier mariage. Comment vivait-on le statut de concubine, de lẽ, dans votre société ?
Être lẽ, c'est être la seconde de tout : la seconde à table, la seconde couverture, celle qu'on garde pour l'ombre pendant que la vợ cả, l'épouse principale, règne au grand jour. On vous prête un mari, on ne vous le donne pas. J'ai connu cette place deux fois, et croyez bien que je ne l'ai pas choisie par goût de l'humilité. Une femme de lettres, sans grande dot, on ne l'épouse pas en titre — on la range dans un rang inférieur, comme un beau meuble un peu encombrant. Alors j'en ai fait un sujet : la solitude de la concubine, l'attente, le partage humiliant, tout cela est passé dans mes vers. Puisqu'on m'assignait le second rang, j'ai décidé d'en écrire la première.
Puisqu'on m'assignait le second rang, j'ai décidé d'en écrire la première.

—Votre second mariage, avec le mandarin gouverneur de Vĩnh Tường, fut bien bref. Qu'en gardez-vous ?
Phạm Viết Ngạn administrait Vĩnh Tường, un homme de lettres passé par les examens avant d'accéder à sa charge de mandarin. Notre union n'a tenu que vingt-sept mois — comptez-les, à peine deux ans et trois lunes — avant que la mort ne me le prenne. J'en garde un fils, Phạm Viết Thiệu, et la sensation cruelle qu'à peine ai-je goûté à un peu de considération d'épouse de gouverneur, on me la retirait. Vingt-sept mois : c'est trop peu pour un bonheur, c'est assez pour un deuil. Encore une fois concubine, encore une fois seconde, et cette fois veuve par-dessus le marché. Le sort a de l'humour, mais c'est un humour qui ne fait rire que lui. Moi, je réponds au sort comme aux mandarins : par des vers qu'il ne saura pas censurer.
—Votre nom de plume vient, dit-on, de la demeure où vous avez grandi. Racontez-nous ce lieu.
La maison de mon enfance s'appelait la Cổ Nguyệt Đường, le Pavillon de l'ancienne lune, plantée elle aussi au bord du lac de l'Ouest, dans ce qui était alors le quartier le plus florissant du Tonkin. Un nom pareil, comprenez, on ne le laisse pas dormir sur un fronton. Je l'ai pris pour signer mes vers, si bien que la demeure et la femme ont fini par porter le même visage. Il y a de la ruse dans ce choix : « l'ancienne lune », c'est une image douce, presque effacée, et pourtant la lune sait revenir chaque mois, entière, éclairer ce qu'on préférerait garder dans le noir. Grandir au bord de cette eau, entre les lettrés et les barques, m'a appris que le paysage et le poème sont la même chose regardée deux fois.
—Le Tonkin de votre jeunesse était secoué par les troubles. Comment cette époque agitée pesait-elle sur une poétesse ?
Ce fut un temps de dynasties qui vacillent, de seigneurs qui s'effondrent, de routes peu sûres — la fin du XVIIIe siècle n'a épargné personne, et le pouvoir changeait de mains comme on change de sandales. Une femme, dans ce vacarme, n'a pas voix au conseil ; on ne lui demande pas son avis sur les batailles. Mais un lettré du nom de Tốn Phong a écrit un jour de ma jeune personne — j'avais alors le nom de Phi Mai — que ma beauté printanière surpassait la capitale entière. Flatterie de poète, sans doute. Pourtant, dans un royaume qui brûlait ses propres greniers, qu'un homme prenne le temps de louer une jeune fille et son pinceau, cela dit assez que la poésie survivait aux princes. Les trônes tombent ; les vers, eux, on se les récite encore le lendemain.
Les trônes tombent ; les vers, eux, on se les récite encore le lendemain.

—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise encore dans un siècle, quel titre aimeriez-vous qu'on vous décerne ?
Voilà une question qui sent la vanité, et je m'y jette avec plaisir. Reine, souveraine du chữ Nôm — pourquoi pas ? J'ai passé ma vie à prouver qu'une écriture qu'on jugeait vulgaire et une femme qu'on jugeait déplacée pouvaient, ensemble, faire une couronne. Si un poète des temps futurs voulait me sacrer dame souveraine de la poésie en langue du peuple, je ne cracherais pas dessus, je vous l'avoue. Mais que ce ne soit pas pour mes manières : qu'on me couronne pour l'audace, pour l'équivoche tenue au bout du pinceau, pour avoir dit tout haut, sous des paysages innocents, ce que les autres femmes devaient taire. Un titre ne vaut que par ce qu'il ose récompenser. Couronnez l'insolence, pas la broderie.
Une écriture qu'on jugeait vulgaire et une femme qu'on jugeait déplacée pouvaient, ensemble, faire une couronne.
—Vous n'ignorez pas qu'on ne consigne guère la vie des femmes. Craignez-vous de disparaître des mémoires ?
Regardez nos annales : on y couche les naissances des princes, les grades aux examens, les décrets des seigneurs — jamais le jour où une femme a écrit son plus beau vers. Ma vie ne dort dans aucun registre officiel ; il n'existe pas de stèle pour dire où je suis née ni quand exactement. Cela m'effraie moins qu'on ne croit. Un mandarin oublié, c'est un nom mort sur une liste ; une poétesse, tant qu'un vers reste dans une bouche, elle respire. On saura peut-être un jour discuter jusqu'à mon père — était-il un lettré de Quỳnh Đôi ou un autre ? — sans s'accorder. Qu'ils débattent. Moi, je préfère survivre par mes équivoques que par un acte de naissance. Les archives gardent les puissants ; les poèmes gardent les vivants.
Les archives gardent les puissants ; les poèmes gardent les vivants.
—Que répondriez-vous à ceux qui, faute de documents, douteraient un jour que vous ayez seulement existé ?
Qu'ils doutent ! C'est presque un hommage : on ne met en doute que les êtres trop grands pour tenir dans une page. Je n'ai pas de biographie taillée dans le marbre, pas de tombeau qu'on puisse visiter sans risquer que le lac de l'Ouest l'ait déjà englouti. Mais qu'on prenne un seul de mes poèmes en chữ Nôm, qu'on écoute cette voix qui rit des bonzes et des mandarins, cette manière bien à moi de peindre une grotte pour dire tout autre chose — et dites-moi si un fantôme aurait pu écrire cela. Une femme s'invente rarement une insolence pareille ; on ne forge pas un tempérament. Ma preuve d'existence n'est pas dans un registre : elle est dans le tranchant du vers. Là, je suis plus vivante que bien des vivants dûment enregistrés.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Hồ Xuân Hương's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



