Imaginary interview with Michel de Montaigne
by Charactorium · Michel de Montaigne (1533 — 1592) · Literature · Philosophy · 7 min read
Automne 1588. Les Essais viennent de reparaître, augmentés d'un troisième livre, et leur auteur s'est retiré dans son château de Périgord. Nous le trouvons tout en haut de sa tour ronde, parmi ses livres rangés en cercle, la plume à la main et la goutte aux reins. Il nous fait asseoir, jette un regard à ses poutres couvertes de maximes, et consent à parler de lui — son sujet préféré.
—Comment décririez-vous ce lieu où vous écrivez, cette tour qui vous abrite ?
Il faut grimper trois étages de ma tour ronde pour me trouver. En bas une chapelle, au-dessus ma chambre, et tout en haut ma librairie, où j'ai rangé près de mille volumes en arc, de sorte qu'un seul tour de regard me les livre tous. Là, je suis chez moi comme nulle part ailleurs : ni ma femme, ni mes affaires de Périgord ne m'y poursuivent. Je m'assieds, je prends ma plume d'oie, je la trempe dans l'encrier, et je laisse courir ma pensée comme un cheval lâché dans un pré. C'est ici que mes Essais sont nés, non d'un plan, mais d'une rêverie qui s'écrit. Un homme qui n'a pas un tel réduit à soi ne se possède pas vraiment ; il appartient au monde et à son bruit.
—On remarque, en levant les yeux, ces inscriptions sur le bois de votre plafond. Que sont-elles ?
Levez la tête vers mes poutres : j'y ai fait graver une cinquantaine de sentences, en grec et en latin, prises chez les Anciens et dans l'Écriture. Elles sont là pour me parler quand je faiblis, comme des amis silencieux suspendus au-dessus de mon front. L'une me rappelle que je ne sais rien de certain, l'autre que la mort est le terme commun à tous. Je ne les ai pas choisies pour faire le savant — j'ai horreur du précepteur qui remplit la mémoire sans former le jugement — mais parce qu'elles me corrigent doucement. Le stoïcisme des Anciens m'a longtemps soutenu ; aujourd'hui je m'en défie un peu, car nulle doctrine ne tient tout entière contre la vie. Mes poutres, elles, ne discutent jamais : elles veillent.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez perdu votre ami Étienne de La Boétie ?
Ce fut en 1563, et il n'est pas de blessure dont je parle moins volontiers, ni qui ait davantage fait de moi ce que je suis. Étienne de La Boétie mourut presque entre mes bras, emporté en quelques jours, et avec lui s'en alla la moitié de mon âme. Nous nous étions trouvés, lui et moi, par je ne sais quelle force du destin, avant même de nous être bien connus. Quand on me presse de dire pourquoi je l'aimais tant, je ne sais répondre que ceci : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Tout le reste — les raisons, les mérites, les services rendus — n'est que broderie. Depuis sa mort je traîne partout une solitude que rien n'a comblée, et j'ai parfois écrit les Essais comme on prolonge une conversation interrompue.
Parce que c'était lui, parce que c'était moi.
—Pourquoi avez-vous tenu à faire publier les écrits de cet ami disparu ?
Après sa mort, j'ai voulu qu'il ne mourût pas tout entier. En 1571, j'ai fait imprimer ses vers et préfacé ses pages, pour mettre son nom à l'abri de l'oubli. Il avait composé tout jeune un discours hardi, De la servitude volontaire, où il se demandait comment tant d'hommes consentent à servir un seul, qui n'a d'autre pouvoir que celui qu'on lui prête. Les troubles de notre temps, les guerres de Religion, en ont fait une braise dangereuse ; des factieux ont voulu s'en saisir pour leurs querelles. Cela m'a chagriné, car son propos n'était pas de souffler la révolte, mais de méditer en philosophe. J'ai donc retiré ce texte de mes propres pages, à regret, pour ne pas le voir habillé de couleurs qui n'étaient point les siennes. Servir un ami mort, c'est encore lui parler.
—Vous avez donné un nom nouveau à vos textes. Qu'entendez-vous au juste par « essai » ?
On me demande souvent ce que sont ces Essais, et je réponds que je n'en sais trop rien moi-même — ce qui est déjà tout mon propos. Le mot, je l'ai tiré du verbe essayer : tenter, goûter, peser. Je ne prétends pas enseigner, je m'essaie ; je fais l'épreuve de mon jugement sur tout ce qui passe, sans jamais rien conclure de définitif. Les doctes écrivent des livres sur les choses ; moi, je me suis pris moi-même pour matière, sujet bien frivole et bien vain, j'en conviens. Mais je ne connais personne de plus près. Je me peins en mouvement, d'un jour à l'autre, inconstant, divers, ondoyant. Si demain je me dédis, tant mieux : j'aurai montré un homme vivant plutôt qu'une statue. C'est un genre que nul n'avait tenté avant moi, et je m'y trouve fort à l'aise.
Je ne prétends pas enseigner, je m'essaie.

—Que diriez-vous à ceux qui réclament des certitudes là où vous semblez ne donner que des doutes ?
J'ai fait frapper une médaille avec une balance et ces deux mots : « Que sais-je ? » Voilà toute ma philosophie tenue en trois syllabes. Plus je vieillis, plus je vois que nos plus belles certitudes sont des nuées : les médecins se contredisent, les théologiens s'entretuent, et chaque pays tient pour vérité ce qui passe pour folie au-delà de sa rivière. Le scepticisme des Anciens m'a appris à suspendre mon jugement plutôt qu'à le précipiter. Je ne dis pas qu'on ne sait rien — ce serait encore affirmer beaucoup trop — je dis que je doute, et que je doute même de mon doute. Cette ignorance-là n'est pas paresse : elle est une école de douceur. Qui sait qu'il ne sait pas devient moins prompt à brûler son voisin pour une opinion.
Qui sait qu'il ne sait pas devient moins prompt à brûler son voisin pour une opinion.
—N'y a-t-il pas quelque vanité à prendre sa propre personne pour unique objet d'un livre ?
On m'a reproché de m'étaler, de prendre un si petit objet — moi — pour le mettre sous les yeux du monde. Mais voici ce que j'ai compris en me fouillant : « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. » En me sondant, ce n'est pas seulement Michel que je rencontre, c'est l'homme. Mes peurs, mes coliques, mes inconstances, mes plaisirs de table, tout cela, le roi comme le laboureur le porte aussi. Je n'écris donc pas pour me vanter, mais pour tendre un miroir. Je me suis choisi pour livre parce que je m'avais sous la main, tout entier, à toute heure, sans avoir à mentir sur autrui. Et plus je descends en moi, plus je touche quelque chose de commun à tous. Voilà pourquoi un homme nu, bien regardé, vaut tous les traités.
—Comment êtes-vous devenu maire de Bordeaux, vous qui aimez tant votre retraite ?
La nouvelle m'a rejoint en Italie, en 1581 : les jurats de Bordeaux m'avaient élu maire en mon absence, sans seulement me demander mon avis. J'ai d'abord voulu refuser, car je n'ai jamais aimé les charges qui mangent l'homme tout entier. Mais le roi me fit savoir que ce n'était point matière à discuter, et je suis rentré. J'ai tâché de servir sans me prendre pour le masque que je portais : le maire et Montaigne ont toujours fait deux personnes. Je ne me suis ni enflammé ni endormi ; j'ai tenu les affaires de la ville à distance de mon cœur, ce qu'on m'a parfois reproché comme tiédeur. On me réélut pourtant en 1583, signe que cette mesure ne déplaisait pas tant. Gouverner les hommes, c'est surtout les empêcher de se nuire ; le reste est vanité de magistrat.

—Lors de la peste de 1585, vous avez quitté la ville. Comment regardez-vous ce choix aujourd'hui ?
En 1585, la peste s'est abattue sur Bordeaux comme une faux. Mon mandat finissait ; je me trouvais hors les murs avec ma famille, et l'on me pressait de questions : devais-je rentrer mourir avec la ville ? J'ai choisi de fuir le fléau et de mettre les miens à l'abri, errant des mois de maison en maison, refusés partout comme des pestiférés. On m'en a fait grief, et je ne m'en cache pas dans mes Essais : je ne suis ni un héros ni un saint, mais un homme qui tient à la vie, la sienne et celle des siens. La mort, je l'ai assez regardée en face dans mes coliques pour n'avoir pas à la chercher par bravade. Mieux vaut un vivant utile qu'un magistrat mort en belle posture. Je laisse aux Romains leurs beaux suicides.
Je ne suis ni un héros ni un saint, mais un homme qui tient à la vie.
—Qu'est-ce qui vous a poussé, à près de cinquante ans, à prendre les routes d'Europe ?
Depuis mes quarante ans, je porte en moi un hôte cruel : la pierre, ce gravier qui m'a fait connaître des douleurs à faire crier un stoïcien. C'est en partie pour elle que je suis parti, en 1580, vers la Suisse, l'Allemagne et l'Italie, en quête d'eaux qui me délivreraient de mon mal. Mon père en était mort ; je savais l'affliction héréditaire et sans pardon. Mais voyez l'étrange : cette maladie m'a rendu plus philosophe que vingt volumes. Elle m'a appris à composer avec la douleur, à la recevoir par accès et à jouir d'autant plus des répits qu'elle me laisse. Dans mon Journal de voyage, j'ai noté mes coliques comme un marchand tient ses comptes, jusqu'à la grosseur des pierres rendues. On me trouvera bien minutieux ; mais l'homme qui s'observe souffrir s'appartient encore un peu.
—Que vous reste-t-il de ce long périple en Italie, des thermes et de Rome ?
Ah, ce voyage fut l'un des plus grands plaisirs de ma vie ! J'allais d'auberge en auberge sans hâte, goûtant chaque pays par ses tables, ses mœurs et ses bains. Aux Bagni di Lucca, en Toscane, je passais mes journées à boire et à me baigner dans les eaux, notant tout : le goût de la source, ses effets, son action sur ma pierre. À Rome, le pape Grégoire XIII me reçut en audience, et la ville me fit l'honneur de me nommer citoyen romain — vanité, peut-être, mais j'avoue que ce parchemin m'a chatouillé l'orgueil plus qu'il ne sied à un sceptique. Je voyageais à cheval, mon élément, persuadé que bouger vaut mieux que croupir. Les eaux ne m'ont guéri de rien ; mais elles m'ont donné le monde à voir, et c'est la meilleure école pour qui veut frotter sa cervelle contre celle d'autrui.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Michel de Montaigne's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


