Interview imaginaire avec Averroès
par Charactorium · Averroès (1126 — 1198) · Philosophie · 5 min de lecture
Cordoue, sous le règne des Almohades. Dans une demeure tapie autour d'un patio planté d'orangers, le grand cadi reçoit entre deux audiences, une lampe à huile en cuivre veillant déjà sur la pile de manuscrits d'Aristote. L'homme qu'on appellera bientôt « le Commentateur » écarte son calame et accepte de parler de sa vie partagée entre le tribunal, la médecine et la falsafa.
—Comment êtes-vous entré dans l'entourage du calife almohade ?
Ce fut Ibn Tufayl qui me mena devant Abu Yaqub Yusuf, à Marrakech, vers l'an 1169. Je n'étais qu'un cadi de province occupé de ses manuscrits, et voilà que je me trouvais dans le palais d'un prince qui régnait du Maghreb jusqu'aux rives d'Al-Andalus. Le souverain, Dieu prolonge sa mémoire, ne se contentait pas de protéger les savants : il les éprouvait. C'est de cette rencontre qu'est née la plus lourde des charges qu'on m'ait jamais confiée, car le calife souhaitait que les livres des Anciens fussent rendus clairs aux hommes de notre langue. Je sortis de cette audience tremblant, mais portant en moi le germe de l'œuvre de toute ma vie.
Je n'étais qu'un cadi occupé de ses manuscrits, et voilà que je me tenais dans le palais d'un prince.
—On raconte que cette première entrevue faillit tourner court. Que s'est-il passé ?
Le prince me regarda et demanda, comme on tend un piège ou comme on ouvre une porte, ce que les philosophes pensaient du ciel : était-il éternel ou bien créé dans le temps ? J'avais devant moi un calife, des théologiens à l'affût, et la crainte me ferma la bouche. Je biaisai, je feignis l'ignorance, car cette question-là pouvait conduire un homme au bûcher. Mais Abu Yaqub Yusuf déploya lui-même les arguments des Anciens et des modernes avec une telle science que je compris : il ne cherchait pas à me prendre en faute, il cherchait un homme capable de poursuivre cette pensée. Alors ma langue se délia. Cette journée scella mon destin de commentateur d'Aristote.
J'avais devant moi un calife, des théologiens à l'affût, et la crainte me ferma la bouche.
—Pourquoi avoir consacré tant d'années à commenter un philosophe grec mort quinze siècles plus tôt ?
Parce qu'Aristote fut, à mes yeux, la limite que l'intellect humain pouvait atteindre, un don de la providence pour montrer aux hommes le plus haut degré de perfection. Devant ses Manuscrits traduits en arabe, posés là sous la lampe, je ne me sentais pas savant : je me sentais serviteur. Le Sharh, le commentaire ligne par ligne, est l'humble travail d'un homme qui efface la poussière sur un miroir afin que d'autres s'y voient. J'ai mené ce labeur en trois manières — le grand, le moyen, le petit — pour le débutant comme pour le maître. On me prête plus de vingt mille feuillets ; je dirais seulement que je n'ai presque jamais reposé mon calame, sinon le jour de mes noces et celui où mon père quitta ce monde.
Le commentaire est l'humble travail d'un homme qui efface la poussière sur un miroir.
—En terre latine, on vous nomme « le Commentateur », tout court. Que vous inspire ce titre ?
Si des hommes de l'autre rive, qui prient dans une autre langue et vénèrent une autre Loi, me désignent ainsi sans avoir besoin de prononcer mon nom, c'est que le travail a tenu. Le Sharh n'est pas une gloire personnelle : il est un pont. Devant le Grand Commentaire sur la Métaphysique, j'ai voulu que la parole d'Aristote parvînt intacte à qui ne la connaissait que par fragments. Je ne me crois pas l'égal du Maître — qui le pourrait ? Mais si l'on me lit un jour à Paris ou à Tolède comme on me lit à Cordoue, alors le calame aura mieux servi que l'épée du cadi.
Le commentaire n'est pas une gloire personnelle : il est un pont.
—Beaucoup de docteurs de la Loi tiennent la philosophie pour une menace envers la foi. Que leur répondez-vous ?
Je leur réponds par ce que j'ai écrit dans le Discours décisif : « l'étude des livres des Anciens est obligatoire selon la Loi religieuse », car leur but rejoint celui que la Loi elle-même nous commande de poursuivre. La falsafa n'est pas l'ennemie du Coran ; elle en est la sœur, puisque toutes deux conduisent à la vérité, et la vérité ne saurait contredire la vérité. Celui qui possède l'ijtihad, l'effort d'interpréter par la raison, a non seulement le droit mais le devoir de réfléchir à l'œuvre du Créateur. Interdire la philosophie au croyant capable, c'est lui interdire de mieux connaître Dieu par la connaissance de Ses créatures.
La philosophie n'est pas l'ennemie de la foi : elle en est la sœur, car la vérité ne contredit pas la vérité.
—Vous avez croisé le fer avec les théologiens du kalam, et notamment avec Al-Ghazali. Pourquoi cette polémique vous importait-elle tant ?
Al-Ghazali, dans son Incohérence des philosophes, avait porté un coup terrible en accusant la raison de mener à l'impiété. J'ai dû répondre, feuillet contre feuillet, dans L'Incohérence de l'Incohérence. Nier que Dieu ait instauré un ordre de causes dans Sa création, comme le faisaient certains maîtres du kalam, ce n'est pas honorer Sa toute-puissance, c'est dissoudre le monde dans le caprice. Or si rien ne tient par des causes, la médecine, le droit, l'astronomie ne sont plus que devinettes. Je tenais le kalam pour une arme mal forgée : il prétend défendre la foi avec des raisonnements trop fragiles, et il finit par l'exposer. Mieux vaut la démonstration solide des Anciens que la rhétorique des disputeurs.
Nier que Dieu ait instauré un ordre de causes, c'est dissoudre le monde dans le caprice.
—Outre la philosophie et la justice, vous avez exercé la médecine. Comment conciliez-vous ces savoirs si différents ?
Ils ne sont pas si différents qu'on le croit, car tous reposent sur la même exigence : connaître les causes avant de juger les effets. J'ai rassemblé dans le Colliget sept livres d'anatomie, de pathologie, de remèdes et d'hygiène, dans la tradition de Galien que j'ai longtemps médité. La médecine n'est point un art de conjectures, mais une science aux principes certains : le bon médecin connaît les causes générales d'un mal avant d'approcher le malade. J'ai servi comme médecin du calife lui-même, et je prônais à sa table une nourriture mesurée — du froment, des figues, de l'huile d'olive, l'agneau sans excès. Soigner le corps du prince ou trancher un litige au tribunal procède du même soin de l'ordre.
La médecine n'est point un art de conjectures, mais une science aux principes certains.
—À quoi ressemblait une de vos journées, entre le tribunal et l'étude ?
Je me levais avant l'aube pour la prière du fajr, puis je donnais mes premières heures, les plus claires de l'esprit, au commentaire d'Aristote. L'après-midi appartenait au tribunal de Cordoue : grand cadi, je l'étais comme mon père et mon grand-père l'avaient été avant moi, rendant la justice selon le droit malékite, le recueil ouvert devant moi. Mais c'est la nuit que je redevenais pleinement moi-même. Après la prière du maghreb, je reprenais le calame à la lueur d'une lampe à huile en cuivre, traçant mes traités jusqu'à ce que la fatigue m'y forçât. On dit que je n'ai cessé d'écrire que deux jours en toute ma vie ; je crois que c'est vrai.
C'est la nuit, à la lampe à huile, que je redevenais pleinement moi-même.
—Vers la fin de votre vie, vous avez connu une disgrâce brutale. Comment l'avez-vous vécue ?
Vers 1195, le calife Al-Mansur céda à la pression des docteurs conservateurs, qui voyaient dans ma falsafa un poison. Mes livres de philosophie furent rassemblés et brûlés en place publique — voir flamber des années de veille, le travail de tant de nuits sous la lampe, est une douleur que je ne souhaite à aucun savant. On m'exila à Lucena, petite ville près de Cordoue, où je vécus retiré, loin de mes cercles et de mes disciples. Je n'en tirai pas de rancœur contre le prince : un souverain doit aussi gouverner les peurs de son peuple. Mais je compris ce jour-là que la pensée libre demeure toujours une hôtesse fragile, même en terre éclairée.
Voir flamber le travail de tant de nuits est une douleur que je ne souhaite à aucun savant.
—Vous fûtes réhabilité, mais trop tard pour revoir Cordoue. Que vous reste-t-il de cette dernière épreuve ?
Le prince me rappela en grâce peu avant ma fin, et j'en remerciai Dieu. Mais je mourus à Marrakech, en cette année 1198, sans avoir revu le patio aux orangers où j'avais usé tant de calames. On me dit que mon corps fut ramené à Cordoue pour y reposer enfin, et cette pensée m'apaise : l'homme retourne à la terre qui l'a vu naître, même quand l'exil l'a longtemps tenu au loin. Je laisse mes commentaires, mon Discours décisif, mon Colliget. Que d'autres, croyants de ma Loi ou d'une autre, les ouvrent et y trouvent de quoi penser : le calame survit à la main, et c'est là toute la consolation d'un vieux serviteur d'Aristote.
Le calame survit à la main, et c'est là toute la consolation d'un vieux serviteur d'Aristote.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Averroès. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



