Interview imaginaire avec Beaumarchais
par Charactorium · Beaumarchais (1732 — 1799) · Lettres · 7 min de lecture
Printemps 1788. On nous reçoit dans le grand hôtel que Beaumarchais vient d'achever rue du Pas-de-la-Mule, juste en face de la Bastille, parmi les jardins et le salon de musique où traîne encore une harpe. L'homme a soixante ans bientôt, l'œil vif, la repartie prompte ; il nous fait asseoir et commence, comme s'il continuait une plaidoirie.
—Avant le théâtre et les affaires, il y eut l'atelier paternel. Comment un fils d'horloger devient-il ce que vous êtes aujourd'hui ?
Mon père tenait boutique près de la rue Saint-Denis, au cœur du Paris des artisans, et c'est sur son établi que j'ai d'abord appris la patience des rouages. À vingt-et-un ans, je crus avoir trouvé mieux : un nouveau mécanisme d'échappement, plus juste, pour loger l'heure dans une montre tenant au creux d'une main. L'horloger Lepaute, qui se croyait grand seigneur de sa corporation, voulut s'en attribuer la paternité. Je portai l'affaire devant l'Académie des sciences, qui, en 1754, me donna raison. Voyez-vous, je n'avais alors ni nom ni rang, seulement la conviction qu'un travail honnête ne se vole pas. Cette première bataille m'a appris une chose que je n'ai jamais oubliée : un homme seul, armé de sa cause et de son obstination, peut faire plier ceux qui le méprisent.
Un homme seul, armé de sa cause et de son obstination, peut faire plier ceux qui le méprisent.
—On dit que la musique vous a ouvert les portes de la cour. Comment cela s'est-il fait ?
Par la harpe, monsieur, que j'ai apprise seul, sans maître, à force d'écorcher les cordes jusqu'à les apprivoiser. Je m'y montrai assez habile pour qu'on me priât de donner des leçons aux filles de Louis XV, à Versailles même. Imaginez le fils d'un artisan de la rue Saint-Denis traversant la galerie des Glaces, son instrument sous le bras, pour aller enseigner aux princesses ! C'est là, dans ces antichambres dorées où l'on parle bas et où l'on intrigue ferme, que j'ai compris comment se nouent les fortunes. En 1761, j'achetai la charge de secrétaire du roi, qui me conféra la noblesse : je devins Caron de Beaumarchais. On me reprocha d'avoir acheté mon nom. Je réponds qu'on me l'avait assez refusé pour que j'eusse le droit de me le donner.
On me reprocha d'avoir acheté mon nom ; on me l'avait assez refusé pour que j'eusse le droit de me le donner.
—Venons-en au théâtre. Qu'avez-vous voulu faire de neuf avec ce barbier nommé Figaro ?
Rendre à la comédie sa vivacité, sa malice, son insolence ! Quand Le Barbier de Séville parut à la Comédie-Française en 1775, le public était las des intrigues poussiéreuses où l'on s'ennuie en dentelles. J'ai mis sur la scène un valet plus fin que son maître, un homme du peuple qui se tire de tout par l'esprit. Figaro dit cette phrase que je crois la plus vraie que j'aie écrite : « Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. » Voilà le ressort de toute ma gaieté : elle n'est pas légèreté, elle est défense. On rit pour ne pas plier. Le comte Almaviva croit mener le jeu ; c'est Figaro qui tient les ficelles, comme le petit tient parfois en respect le grand, dans la vie comme au parterre.
—Le Mariage de Figaro a longtemps été interdit. Pourquoi cette pièce a-t-elle tant effrayé le pouvoir ?
Parce qu'elle dit tout haut ce que chacun pense tout bas. Louis XVI, dit-on, après en avoir entendu la lecture, déclara qu'il faudrait détruire la Bastille avant de jouer pareille chose. La censure royale s'acharna des années durant. Le scandale tient dans un seul monologue, à l'acte V, où Figaro lance à son maître : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !... Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » Je n'ai pas écrit là un pamphlet, j'ai écrit une réplique de comédie ; mais une réplique juste fait plus de bruit qu'un libelle. On voulut y voir une menace ; je n'y voyais qu'un valet réclamant son dû. Le rire, bien placé, désarme mieux que la colère.
Une réplique juste fait plus de bruit qu'un libelle.
—Vous souvenez-vous de la première représentation, ce 27 avril 1784 ?
Comment l'oublier ! Après tant de censures, la cour elle-même réclamait la pièce que le roi avait voulu interdire. La foule se pressa aux portes de la Comédie-Française avec une telle fureur que trois personnes y périrent, étouffées dans la bousculade. Songez-y : on est mort pour entrer voir une comédie. Des grandes dames passèrent la journée enfermées dans les loges pour ne pas perdre leur place. Je goûtais là une revanche que je ne dirai pas douce — on ne se réjouit pas d'un tel prix — mais éclatante. Ce que le pouvoir avait condamné, le public le portait en triomphe. J'avais écrit dans ma préface qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ; ce soir-là, les grands eux-mêmes accouraient applaudir ce qu'ils avaient tremblé d'interdire.

—Avant la gloire théâtrale, il y eut le procès Goëzman. Comment cette affaire vous a-t-elle transformé ?
Elle a fait de moi un écrivain malgré moi. Le juge Goëzman me croyait perdu, écrasé sous une procédure obscure où l'on ruine un homme sans qu'il sache pourquoi. Plutôt que de me débattre dans l'ombre des tribunaux, je pris la plume et publiai mes Mémoires contre Goëzman, quatre textes où je racontais tout, avec ironie, au public lui-même. J'y écrivais : « J'étais citoyen paisible, faisant à ma manière le commerce de la librairie et de la musique ; on m'attaque dans ma fortune, dans mon honneur, et c'est moi que l'on traîne devant les tribunaux ! » Paris entier me lut, rit avec moi, prit mon parti. Le mémoire judiciaire, ce sec instrument de procédure, devint sous ma main un genre, presque un spectacle. J'avais transformé ma défense en comédie publique, et l'opinion en mon véritable juge.
J'avais transformé ma défense en comédie publique, et l'opinion en mon véritable juge.
—Vous vous êtes aussi battu pour les droits des auteurs. D'où vous venait ce combat ?
D'une colère ancienne contre l'injustice faite aux gens de plume. Les comédiens encaissaient les recettes, les éditeurs prospéraient, et l'auteur, lui, n'avait pour tout salaire que l'honneur d'être joué. J'avais trop appris, dans l'atelier de mon père, ce que vaut le travail d'un homme pour souffrir qu'on dépouille ainsi celui de l'esprit. En 1777, je réunis mes confrères et fondai ce qui devint la Société des auteurs dramatiques, afin que chacun fût payé du fruit de son ouvrage. On me traita de chicaneur, d'homme d'argent — comme si réclamer son dû était une faute. Le droit d'auteur n'est pas une mesquinerie : c'est la dignité du créateur, qui ne mendie pas et ne se laisse pas voler. J'ai mené cette bataille comme les autres, le mémoire à la main, jusqu'à ce qu'on cédât.
—On vous savait dramaturge, mais aussi armateur secret de la révolution américaine. Comment vous êtes-vous trouvé mêlé à cette guerre lointaine ?
Par conviction et par goût de l'audace, je l'avoue. Quand les colonies d'Amérique se soulevèrent, je vis l'occasion d'affaiblir l'Angleterre tout en servant une cause qui me plaisait : des hommes refusant de naître sujets quand ils se voulaient libres. J'obtins du ministre Vergennes un accord tacite, et je montai une maison de commerce fictive, Rodrigue Hortalez et Compagnie, façade derrière laquelle j'expédiais aux insurgés fusils, poudre, uniformes, tentes — de quoi équiper une armée. Toute cette diplomatie de l'ombre passait par des lettres soigneusement scellées à la cire, que nul ne devait ouvrir. J'y engageai ma propre fortune, sans garantie, sans titre officiel. C'était une pièce de théâtre grandeur nature, où je tenais à la fois l'auteur, le bailleur de fonds et l'agent secret. Figaro, en somme, jouant sur la scène du monde.

—Cet engagement vous a coûté cher, dit-on. En avez-vous été récompensé ?
Récompensé ? J'en ris pour ne pas en gémir. J'ai versé ma fortune personnelle dans Rodrigue Hortalez et Compagnie, armé des navires, avancé des sommes que nul État ne m'a jamais rendues — ni la France, qui feignait de tout ignorer, ni ces États-Unis que j'avais aidé à naître et qui, sitôt debout, oublièrent leur fournisseur. Les insurgés triomphants se souvenaient de leurs généraux, point de l'homme de Paris qui leur avait envoyé la poudre. Voilà le sort de ceux qui agissent dans l'ombre : on profite de leur travail et l'on néglige leur nom. J'ai passé ensuite des années à présenter mes comptes, mémoire après mémoire, comme toujours. Mais à ce procès-là, contre l'ingratitude de deux nations, je crains de n'avoir jamais obtenu gain de cause.
—Parmi vos entreprises, l'édition complète de Voltaire à Kehl semble la plus colossale. Qu'est-ce qui vous a poussé à cela ?
Le désir de sauver un trésor que la censure voulait disperser. À la mort de Voltaire, son œuvre entière risquait de rester interdite, éparpillée, mutilée. Je résolus de la publier tout entière — soixante-dix volumes ! — et, comme on ne pouvait imprimer cela librement en France, j'installai une imprimerie de l'autre côté du Rhin, à Kehl, en terre d'Empire, hors de portée de nos censeurs. J'achetai les caractères du grand Baskerville, je fis venir le papier, j'organisai toute une manufacture de la pensée. Ce fut une entreprise ruineuse, et qui me valut peu de gratitude. Mais quoi ! Un homme qui a passé sa vie à plaider pour la liberté de la plume ne pouvait laisser éteindre celle du plus grand de nos philosophes. Diffuser les Lumières, c'était les défendre.
Un homme qui a passé sa vie à plaider pour la liberté de la plume ne pouvait laisser éteindre celle du plus grand de nos philosophes.
—Au terme de tant de combats — montres, comédies, procès, armes, livres —, comment voudriez-vous qu'on se souvienne de vous ?
Comme d'un homme qui n'a jamais consenti à se taire. J'ai été tour à tour horloger, musicien, dramaturge, marchand d'armes, imprimeur de Voltaire — et l'on m'a reproché chacun de ces métiers comme si l'esprit devait choisir une seule livrée. Mais c'est toujours le même homme qui défie Lepaute devant l'Académie, Goëzman devant les juges, et le grand seigneur devant le parterre. J'ai écrit dans la préface de mon Mariage qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ; je n'ai jamais craint, moi, d'écrire ni d'agir. Si, par impossible, on me lisait encore dans un siècle, je voudrais qu'on entendît derrière chaque réplique de Figaro le rire d'un fils d'artisan qui refusa de courber l'échine. Le reste — fortune, charges, honneurs — n'est que décor.
C'est toujours le même homme qui défie Lepaute, Goëzman, et le grand seigneur devant le parterre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Beaumarchais. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



