Interview imaginaire avec Eugène Delacroix
par Charactorium · Eugène Delacroix (1798 — 1863) · Arts visuels · 5 min de lecture
C'est dans l'atelier de la place Furstenberg, en ce printemps 1862, que Charles Baudelaire retrouve Eugène Delacroix, frêle dans sa redingote sombre, une couverture marocaine jetée sur le fauteuil. La lumière tombe d'en haut sur une toile en cours, l'odeur de l'huile et de la térébenthine sature la pièce. Les deux hommes se connaissent depuis des années — le poète défend la couleur du maître contre les tenants du dessin — et Baudelaire vient ce jour-là moins en critique qu'en complice, pour faire dire au peintre ce que ses tableaux taisent.
—Maître, quand vous m'avez reçu ici naguère, vous m'avez montré ces carnets ramenés du Maroc en 1832. Qu'a donc vu là-bas votre œil ?
Tu te souviens, Charles, que je ne pouvais détacher ma main de ces feuillets — sept carnets, et trente ans plus tard j'y puise encore. J'ai accompagné le comte de Mornay en mission auprès du sultan Moulay Abd er-Rahman, et à Meknès, lors de l'audience, j'ai compris que les Anciens vivaient là, sous mes yeux, drapés dans la lumière. Avant, je peignais d'après David et les marbres ; là-bas, la vérité marchait dans la rue. La couleur n'était plus un ornement, elle était la chose même. Mes Femmes d'Alger, tout ce que j'ai fait d'oriental, sort de ces croquis pris à la hâte, le cœur battant.
Avant, je peignais d'après les marbres ; là-bas, la vérité marchait dans la rue.
—Vous notiez, dit-on, jusqu'aux teintes exactes des costumes. Ce souci de la note juste, le tenez-vous pour une science ou pour un instinct ?
Les deux, mon ami, et c'est là tout le secret. J'écrivais en marge de mes aquarelles la couleur précise d'un caftan, l'ombre violette d'un mur sous le grand soleil. Car la mémoire ment, vois-tu, et l'atelier de Paris est gris. Ce que l'on n'a pas noté sur le vif, on l'invente faux. J'ai rapporté de Tanger la certitude que les ombres ne sont jamais noires mais colorées, traversées de reflets. Toi qui regardes mes toiles avec plus de pénétration que les jurys du Salon, tu sais que cette luminosité-là ne s'improvise pas : elle se conquiert carnet en main, agenouillé devant le réel.
Les ombres ne sont jamais noires mais colorées, traversées de reflets.
—Parlons de cette toile que tout Paris connaît. En juillet 1830, sur les barricades, qu'est-ce qui vous a pris le pinceau, vous l'homme des salons ?
J'ai écrit alors à mon ami Soulier que j'avais commencé un sujet moderne, une barricade — et que si je n'avais pas vaincu pour la patrie, au moins peindrais-je pour elle. Voilà le fond, Charles. Je n'étais pas un combattant ; ma santé me l'interdisait. Mais ces Trois Glorieuses ont soulevé en moi quelque chose qu'aucun sujet antique ne réveillait. J'ai voulu hisser la Liberté au-dessus des pavés, mêler le gamin de Paris et l'ouvrier au torse nu, faire monter une allégorie du milieu de la fumée bien réelle. On m'a reproché cette femme trop populaire. Mais une liberté propre et marmoréenne n'aurait été qu'un plâtre de plus.
Si je n'ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle.
—Cette Liberté a longtemps dormi loin des regards. Souffrez-vous qu'une œuvre si ardente soit ainsi tenue à l'écart, mon cher maître ?
Un tableau qui dérange est toujours un tableau qu'on cache, tu le sais mieux que personne, toi qu'on poursuit pour des vers. Les régimes craignent ce drapeau tricolore brandi par une femme du peuple ; selon les vents politiques, on l'expose ou on la remise au grenier. J'ai appris à ne pas trop m'en émouvoir. Une œuvre vit sa vie propre, par-delà la faveur des ministres. Ce qui m'importe, c'est qu'un jour un jeune homme se tienne devant elle et sente monter ce même frisson qui m'a saisi dans la rue. Le reste — les murs où on l'accroche — appartient aux hommes de pouvoir, non aux peintres.
Un tableau qui dérange est toujours un tableau qu'on cache.
—On vous sacre chef du Romantisme, et pourtant vous m'avez écrit jadis vous tenir pour un pur classique. D'où vient ce malentendu, Eugène ?
C'est le plus tenace de tous, et il m'a poursuivi toute ma vie. J'ai été nourri dans le grand respect de Raphaël et des maîtres anciens — Rubens, Véronèse, que j'allais copier au Louvre des journées entières. Et cependant on me range parmi les novateurs, comme un barbare venu brûler le temple ! La vérité, c'est que je révère la tradition trop pour m'y endormir. Le classique n'est pas un cadavre qu'on récite, c'est une source vivante où l'on puise pour dire son propre temps. Ceux qui m'opposent aux Anciens n'ont compris ni eux ni moi. Je ne suis pas l'ennemi du dessin : je refuse seulement qu'il étouffe la couleur.
Le classique n'est pas un cadavre qu'on récite, c'est une source vivante.

—Votre querelle avec Ingres est célèbre jusque dans les dîners. Cette rivalité vous a-t-elle blessé, ou aiguillonné, dites-moi franchement ?
Les deux, comme toujours. On a fait de nous deux drapeaux ennemis, la ligne contre la couleur, et l'on s'est régalé de nos éclats. Un soir, dans un salon, la dispute fut si vive qu'il quitta la pièce en réclamant qu'on ouvrît les fenêtres. Je n'ai pas la rancune longue, Charles. Ingres est un grand artiste qui se trompe de combat ; il croit le dessin seul porteur de vérité, là où je tiens que la couleur pense aussi. Ces empoignades m'ont durci, c'est vrai, et parfois isolé. Mais elles m'ont forcé à savoir précisément ce que je voulais. Un peintre sans adversaire s'endort sur ses facilités.
Ingres croit le dessin seul porteur de vérité ; je tiens que la couleur pense aussi.
—Revenons au Salon de 1824, aux Massacres de Scio. On raconte que vous avez tout repris en découvrant un Anglais voisin de votre toile.
Constable, oui — un choc dont je ne me suis jamais remis. Ses paysages étaient accrochés non loin de mon grand tableau des Grecs massacrés à Chios, et l'éclat de ses verts, la vibration de sa lumière me firent honte de mon propre fond, qqui me parut soudain terne et plombé. À quelques jours de l'ouverture, j'ai repris une large part de ce fond pour le rehausser, pour y faire courir cette palpitation que l'Anglais avait su capter. On crie au scandale devant ce tableau, on m'appelle l'incendiaire du Salon. Mais nul ne sait que je dois cette flamme à un paysagiste de Londres entrevu par hasard.
L'éclat de ses verts me fit honte de mon propre fond, soudain terne et plombé.

—Vous parlez de vibration, de palpitation. Y a-t-il une loi secrète derrière ces accords de couleur qui font tant crier la critique ?
Il y a une science, oui, que les chimistes commencent à formuler — ce contraste simultané dont parle Chevreul : deux complémentaires côte à côte se renforcent mutuellement, le rouge avive le vert, et l'œil tremble de plaisir. Mais je ne l'ai pas apprise dans les livres, Charles ; je l'ai sentie à la pointe du pinceau avant qu'on me l'explique. Un tableau, vois-tu, doit d'abord être une fête pour l'œil. Cela ne veut pas dire qu'il n'y faille point de raison — mais la raison ne sauve jamais un tableau qui choque l'œil, comme elle ne sauve pas un vers qui blesse l'oreille. Toi, poète, tu sais cela d'instinct.
Un tableau doit d'abord être une fête pour l'œil.
—Vous tenez votre Journal depuis tant d'années. Qu'allez-vous chercher, le soir venu, dans ces pages que nul ne lira de votre vivant ?
Je m'y cherche moi-même, tout simplement. Depuis 1822 je confie à ces cahiers mes doutes, mes colères contre les jurys, mes réflexions sur la musique et les livres autant que sur la peinture. La parole s'envole, et ma mémoire faiblit avec mon corps malade. Écrire le soir, c'est faire le point avant le sommeil, démêler ce que la journée d'atelier a laissé d'embrouillé. Je n'y compose pas pour la galerie — c'est un miroir intime, parfois cruel. Toi qui manies la plume mieux que moi, tu comprends ce besoin de se ressaisir par les mots quand la couleur, le jour durant, vous a épuisé.
Écrire le soir, c'est faire le point avant le sommeil.
—On vous dit homme du soir, fidèle des concerts. Votre amitié avec Chopin comptait-elle autant que la peinture, mon cher Eugène ?
Elle comptait d'une autre manière, qui nourrissait la peinture sans s'y confondre. Quand Frédéric jouait pour quelques intimes, j'oubliais mes toiles, mes querelles, jusqu'à ma toux. Sa musique m'enseignait sur la couleur plus qu'aucun traité : ces modulations, ces passages d'une teinte à l'autre sans heurt, voilà ce que je voulais sur la toile. Le soir me rendait à moi-même — l'opéra, les salons de George Sand, une lorgnette à la main dans une loge. Ma santé fragile me faisait fuir les excès, mais non la beauté. Un peintre qui n'écoute pas de musique se prive d'une moitié de son art. Frédéric le savait, et sa perte m'a laissé bien seul.
Sa musique m'enseignait sur la couleur plus qu'aucun traité.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Eugène Delacroix. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.

