Interview imaginaire avec Fontenelle
par Charactorium · Fontenelle (1657 — 1757) · Lettres · Sciences · 5 min de lecture
C'est dans les allées d'un jardin parisien, par une douce soirée de fin d'été, que Pierre Corneille retrouve son neveu Fontenelle, encore tout échauffé d'une conversation de salon. Une lunette de cuivre traîne sur un banc, abandonnée près d'un globe céleste, et le parfum des buis monte avec la fraîcheur du soir. L'oncle et le neveu se connaissent depuis Rouen, depuis l'enfance du jeune Bernard dans l'ombre du grand théâtre familial. Le vieux dramaturge, fidèle aux Anciens, vient ce soir taquiner avec affection ce garçon qui s'est mis en tête de donner raison aux Modernes.
—Bernard, mon neveu, on me rapporte que tu promènes une marquise par les jardins, le soir, pour lui montrer les étoiles. Quel est ce manège ?
Vous riez, mon oncle, mais ce manège est tout mon art. Dans mes Entretiens sur la pluralité des mondes, j'ai imaginé six soirées où je conduis une marquise sous les étoiles et lui explique le système de Copernic sans lui faire ouvrir un seul traité. Je lui montre la Terre tournant comme une toupie, les autres mondes peut-être habités, et tout cela entre deux galanteries. Vous qui avez bâti des tragédies où la passion fait passer la morale, vous me comprendrez : j'ai voulu que la science entre par le plaisir. Une lunette, un globe, un beau soir, et voilà la philosophie qui se laisse aimer. Les dames de salon, qui fuyaient les savants, m'ont lu jusqu'à l'aube.
—Et tu crois vraiment qu'une femme du monde peut entendre le ciel des astronomes, elle qui n'a jamais touché un instrument de mathématique ?
Je le crois, et mieux : je crois que chacun le peut, pourvu qu'on l'y prenne par la curiosité. Voyez ce que j'ai mis dans la bouche de mon livre : toute la philosophie n'est fondée que sur deux choses, sur ce qu'on a l'esprit curieux et les yeux mauvais. Nos yeux sont faibles : nous croyons voir un point où brûle un soleil. Mais l'esprit, lui, peut aller plus loin que le regard. La marquise n'a pas besoin de calculs, elle a besoin d'étonnement. Je lui donne l'étonnement, et le raisonnement vient de lui-même. C'est ainsi, mon oncle, qu'on fait d'une oisive une personne qui pense.
Toute la philosophie n'est fondée que sur deux choses : sur ce qu'on a l'esprit curieux et les yeux mauvais.
—Voilà qui me pique, Bernard. Toi, le fils de ma sœur, tu oses écrire que les Modernes valent les Anciens ? Songe à ce que nous devons aux Romains.
Je le sais, et nul ne révère plus que moi ce que vous avez tiré de Rome, mon oncle. Mais dans ma Digression sur les Anciens et les Modernes, je n'ai pas dit que les Anciens fussent petits : j'ai dit que la nature ne s'épuise pas. Toute la question de la prééminence, je la ramène à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. Or le chêne d'à présent vaut bien celui de César. Les hommes ne naissent pas plus mauvais qu'autrefois ; seulement, nous héritons de tout ce que les siècles ont amassé. Nous voyons plus loin, non parce que nous valons mieux, mais parce que nous montons sur des épaules très anciennes.
Les hommes ne naissent pas plus mauvais qu'autrefois ; nous héritons de tout ce que les siècles ont amassé.
—Mais si chaque siècle ajoute au précédent, alors ce que j'ai fait pour le théâtre, un jour on le dépassera ? Avoue que cela me chagrine un peu.
Mon oncle, c'est là toute la beauté et toute la cruauté de mon idée. Je crois au progrès des connaissances : un savant d'aujourd'hui en sait plus que le plus grand des Anciens, parce que la vérité s'accumule. Mais les beautés du goût, celles que vous avez données à la scène, ne se périment pas comme un théorème. On corrige une géométrie ; on n'efface pas une tragédie. Ce que j'avance vaut pour les sciences, où l'on bâtit pierre sur pierre ; pour la poésie, chaque siècle recommence à neuf. Aussi votre nom ne craint rien : on vous lira quand mes calculs seront poussière. Le progrès dévore les savants, il épargne les poètes.
—On murmure que tu t'attaques aux oracles des Anciens, à ces voix sacrées qui rendaient des arrêts. N'est-ce pas là une hardiesse dangereuse, mon neveu ?
Hardie, peut-être ; impie, non. Dans mon Histoire des oracles, je n'ai pas nié que les peuples aient cru à ces voix : j'ai cherché pourquoi ils y croyaient. Ma règle tient en une phrase : assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. La plupart des gens courent à la cause et passent par-dessus la vérité du fait. Ils voulaient des démons dans les temples ; il n'y avait souvent que des prêtres habiles et des esprits crédules. Je ne touche pas à la religion véritable, mon oncle, je touche à la superstition, qui en est la singe. Démonter une fausse merveille, c'est rendre service à la vraie.
Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause.

—Et d'où te vient cette idée que les fables, ces beaux récits dont je nourris mes vers, ne seraient que produits de l'ignorance des hommes ?
Ne vous alarmez pas, mon oncle, je ne méprise pas vos fables, je les explique. Dans mon essai De l'origine des fables, je remonte aux premiers hommes : ils voyaient le tonnerre, la mer en furie, et n'ayant pas de science, ils imaginaient des dieux derrière chaque force. Le mythe n'est pas un mensonge, c'est une philosophie d'enfant : la raison humaine qui balbutie avant de savoir parler. Ainsi les mêmes erreurs reviennent chez tous les peuples, les Grecs comme les sauvages d'Amérique, parce que l'esprit humain est partout le même quand il ignore. Vos poètes ont hérité de ces songes ; moi, j'en cherche la racine. C'est la même curiosité, retournée vers le berceau des croyances.
—On t'a confié, dit-on, la plume de l'Académie des sciences pour toute ta vie. Quarante ans à louer les morts : n'est-ce pas une étrange charge, Bernard ?
Étrange et magnifique, mon oncle. Comme secrétaire perpétuel, j'ai tenu ce poste plus de quarante ans, et mon office est d'écrire l'éloge des savants quand ils s'éteignent. Vous direz que c'est un métier de fossoyeur ; je dis que c'est un métier de passeur. Quand un géomètre meurt, son œuvre est enfermée dans des mémoires que dix personnes liront. Moi, je raconte sa vie, je rends ses découvertes claires, et je les remets au public cultivé. J'ai ainsi consigné dans les registres de l'Académie le travail d'une Europe entière de chercheurs. C'est peut-être là mon vrai chef-d'œuvre, mon oncle : non d'avoir inventé, mais d'avoir empêché tant d'inventions de mourir avec leurs auteurs.

—Et parmi tous ces savants que tu portes en terre par tes discours, en est-il un qui t'ait donné plus de fil à retordre que les autres ?
Sans hésiter : l'Anglais Newton. Faire son éloge fut redoutable, car il a laissé une grande succession de gloire, et il s'est élevé à ce sujet une espèce de procès entre les Anglais et les Allemands, assez semblable à celui que se firent sept villes de la Grèce pour la naissance d'Homère. Tout le monde le réclamait. J'ai dû arbitrer la querelle qui l'opposait à Leibniz sur l'invention du calcul, ménager les amours-propres de deux nations, et rendre justice à un homme dont la physique des attractions ébranlait nos chers tourbillons de Descartes. Louer un mort de cette taille, mon oncle, c'est comme vous faire l'éloge d'un rival au théâtre : il faut être juste sans se renier.
—Te voilà bien vieux à présent, mon neveu, plus vieux que je ne le fus jamais. Confie-moi donc : quel est ton secret pour durer ainsi ?
Le secret, mon oncle, tient en peu de chose : la modération en tout. Je me suis levé tard, j'ai mangé frugalement, beaucoup de fraises et d'asperges, fort peu de vin, et je me suis gardé des passions qui consument. Je n'ai jamais couru ni après les femmes ni après les honneurs ; voilà qui ménage le cœur et la santé. J'approche de mes cent ans sans avoir connu ni les grandes fièvres de l'amour ni les colères de l'ambition. Notre famille de Rouen était de bon sang, il est vrai, mais le tempérament calme fait le reste. On vit longtemps quand on regarde le monde avec curiosité plutôt qu'avec fureur. La science m'a tenu lieu de toutes les agitations.
—Tu fréquentes les salons jusqu'au soir, dit-on, et tes bons mots y font loi. Donne-m'en un, Bernard, que je juge si mon neveu a de l'esprit.
Volontiers, mon oncle, mais ne me jugez pas trop sévèrement. L'autre soir, chez Madame de Lambert, une dame me demanda quelle différence il y avait entre elle et une horloge. Je lui répondis qu'une horloge marque les heures, et qu'elle, elle les faisait oublier. Voilà tout mon art de salon : dire une galanterie qui soit aussi une pensée. Le soir, chez Madame de Tencin ensuite, je glisse entre deux compliments les dernières découvertes de l'Académie, et personne ne s'aperçoit qu'on l'instruit. Le monde croit que je le divertis ; en vérité, je le forme. Un bel esprit qui ne sert qu'à briller est une chandelle ; je tâche d'être une chandelle qui éclaire aussi.
Une horloge marque les heures ; vous, madame, vous les faites oublier.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Fontenelle. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


