Interview imaginaire avec Fontenelle
par Charactorium · Fontenelle (1657 — 1757) · Lettres · Sciences · 5 min de lecture

Paris, hiver 1740. Le secrétaire perpétuel vient de quitter sa charge après quarante-deux ans de service ; nous le retrouvons dans son cabinet de la rue Saint-Honoré, entre ses registres et un globe céleste poussiéreux. À quatre-vingt-trois ans, l'œil vif sous la perruque poudrée, il prend une pincée de tabac et consent à parler.
—Comment vous est venue l'idée d'expliquer le système du monde à une marquise plutôt qu'à un collège de savants ?
Voyez-vous, les savants se parlent entre eux dans une langue qui sent l'école, et le monde s'en détourne en bâillant. J'ai pensé qu'une marquise, dans la fraîcheur d'un jardin, sous un ciel piqué d'étoiles, écouterait mieux qu'un docteur en Sorbonne. Dans mes Entretiens sur la pluralité des mondes, je lui montre simplement, une lunette à portée de main, que chacun de ces points lumineux est peut-être un soleil pareil au nôtre. Toute la philosophie, lui disais-je, tient à deux choses : « on a l'esprit curieux et les yeux mauvais ; car si vous aviez les yeux meilleurs que vous ne les avez, vous verriez bien si les étoiles sont des soleils ». Rien de plus. Le galant n'est pas l'ennemi du vrai ; il en est le carrosse.
Le galant n'est pas l'ennemi du vrai ; il en est le carrosse.
—Que répondiez-vous à ceux qui jugeaient indigne de mêler la coquetterie des salons à la dignité de l'astronomie ?
Qu'ils gardent leur dignité, je garderai mes lecteurs ! Lorsque je place un globe céleste sur la table d'un cabinet et que j'invite une dame à y promener le doigt parmi les constellations, je ne profane rien : je convertis. Descartes voulait que les planètes nageassent dans de grands tourbillons de matière subtile ; fallait-il, pour le faire entendre, assommer le public de géométrie ? Je préfère qu'on rêve d'abord, et qu'on calcule ensuite. Copernic et Galilée ont déplacé la Terre du centre du monde ; mon office à moi, plus modeste, fut de déplacer la science du fond des académies vers la conversation des honnêtes gens. On m'a reproché d'être trop aimable. C'est un défaut dont je ne me corrigerai pas.
—Vous avez voulu démonter les oracles antiques. Par où commence-t-on quand on veut détruire une superstition aussi vénérable ?
Par le commencement, qu'on néglige toujours ! Les gens courent à la cause avant d'avoir établi le fait. Dans mon Histoire des oracles, inspirée du Hollandais Van Dale, je pose une règle dont je suis assez fier : « Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. » Combien de prodiges s'évanouissent dès qu'on les examine de près ! On me racontait des statues qui parlaient ; je demandais qui les avait entendues, et la chaîne des témoins se rompait toujours quelque part. Cette méthode est lente, j'en conviens, et déplaît aux esprits pressés qui aiment mieux une belle explication qu'une vérité maigre. Mais c'est elle, et non le tonnerre des éloquences, qui dissipe les oracles.
Combien de prodiges s'évanouissent dès qu'on les examine de près !
—Dans «De l'origine des fables», vous expliquez la naissance des mythes par l'ignorance. N'est-ce pas insulter la sagesse des Anciens ?
Point d'insulte : de la compassion. Les premiers hommes voyaient un fleuve déborder, un orage éclater, et n'ayant ni livres ni instruments, ils peuplaient ces forces d'esprits et de dieux à leur image. Dans De l'origine des fables, je montre que la fable n'est pas mensonge volontaire, mais ignorance qui se raconte une histoire pour ne pas mourir de peur devant l'inconnu. Nos ancêtres furent des enfants, et tout enfant invente des monstres dans le noir. Ce qui m'émeut, c'est que la même opération de l'esprit se retrouve sous toutes les latitudes : grecs, barbares, sauvages d'Amérique, tous fabriquent les mêmes contes faute des mêmes lumières. Comprendre comment naît l'erreur, c'est déjà un pas hors d'elle.
—La Querelle des Anciens et des Modernes a déchiré les lettres de votre temps. Pourquoi avoir pris si nettement le parti des Modernes ?
Parce que la nature ne se ruine pas ! Dans ma Digression sur les Anciens et les Modernes de 1688, je ramène toute cette grande Querelle à une question fort simple : « si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui ». Or ils ne le sont pas. Les hommes d'à présent naissent avec la même cervelle qu'Homère ou Aristote ; mais ils héritent de surcroît de tout ce que ceux-là ont découvert. Un Moderne, c'est un Ancien monté sur les épaules d'un autre Ancien. Vénérer l'Antiquité jusqu'à s'interdire de la dépasser, ce serait condamner l'esprit humain à tourner éternellement dans le même cercle. Je crois, moi, qu'il avance.
Un Moderne, c'est un Ancien monté sur les épaules d'un autre Ancien.

—Cette idée que les connaissances s'accumulent et se transmettent, l'aviez-vous formée seul, ou la deviez-vous à votre entourage ?
On ne pense jamais tout seul, quoi qu'en disent les solitaires. J'ai grandi à Rouen, dans l'ombre de mon oncle Pierre Corneille, parmi les livres et les disputes de théâtre ; puis Paris m'a jeté dans les ruelles et les salons où l'on débattait de tout, des comètes comme des comédies. C'est là, dans cette conversation perpétuelle, que m'est venue la conviction que le savoir est un bien qui se passe de main en main, et qui grossit à chaque relais. Chaque génération lègue à la suivante un capital un peu plus gros. Les gazettes, les académies, les correspondances entre savants d'un bout de l'Europe à l'autre : voilà les vrais canaux par où monte la marée des Lumières.
—Pendant quarante-deux ans, vous avez fait l'éloge des savants morts. Qu'est-ce qu'on apprend d'une vie quand on doit la résumer après la mort ?
Qu'une découverte est presque toujours plus belle que celui qui l'a faite ! De 1697 à 1740, comme secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, j'ai rédigé des centaines d'éloges, penché sur mes registres, la plume d'oie à la main. Mon art consistait à dégager, sous l'homme — souvent vaniteux, parfois insupportable —, la part qui méritait de durer : le théorème, l'observation, l'invention. L'éloge n'est pas un sermon ; c'est une manière de faire entrer le grand public dans le cabinet du géomètre. J'ai ainsi rendu familiers au monde poli des noms que personne n'eût lus dans leurs mémoires. Croyez-moi, il faut une vie pour mourir comme il faut aux yeux de l'Académie.

—Vous avez rédigé l'éloge de Newton, dont les idées contredisaient celles de Descartes que vous aviez défendues. Comment avez-vous tranché ?
Je n'ai pas tranché ; j'ai pesé, ce qui est l'office d'un homme honnête. Newton mort en 1727, il fallut lui rendre justice, et je l'ai fait sans cacher que sa gravitation ruinait les tourbillons de mon cher Descartes, que j'avais longtemps tenus pour vrais. J'observais avec un sourire que sa gloire avait provoqué « une espèce de procès entre les Anglais et les Allemands, assez semblable à celui que se firent sept villes de la Grèce pour la naissance d'Homère » — à propos du calcul qu'il se disputait avec Leibniz. Un secrétaire perpétuel ne sert pas une école, il sert le vrai, fût-il anglais. Avouer qu'on s'est trompé sur les causes, c'est encore appliquer ma vieille règle : le fait d'abord.
Un secrétaire perpétuel ne sert pas une école, il sert le vrai, fût-il anglais.
—On vous prête mille bons mots dans les salons. Vous souvenez-vous de cette dame qui vous demandait ce qui la distinguait d'une horloge ?
Ah, ce soir-là ! C'était dans le salon de Madame de Lambert, je crois, parmi les lorgnettes et les tabatières, à l'heure où l'esprit pétille mieux que le vin. La dame, mi-coquette mi-philosophe, voulut m'embarrasser : quelle différence entre elle et une horloge ? Je lui répondis qu'une horloge marque les heures, et qu'elle, les faisait oublier. On rit beaucoup, et moi le premier. Voilà tout le secret de ces ruelles : on y glisse une vérité sous une galanterie, une idée sous une fleur. Je n'ai jamais méprisé ces jeux d'esprit ; c'est dans ce badinage que la science et la philosophie ont fait leur entrée dans le monde, par la petite porte des dames.
—Vous approchez du siècle d'existence. Quand on vous interroge sur le secret d'une si longue vie, que répondez-vous ?
Que je n'ai couru ni après les femmes ni après les honneurs, et que je mange des fraises ! On sourit de cette réponse, mais elle est plus sérieuse qu'elle n'en a l'air. J'ai vécu dans la modération : table frugale, un bouillon le matin, peu de vin, point de passions qui dévorent. Né sous Louis XIV en 1657, me voici témoin de la Régence et du règne de son successeur — j'aurai traversé les siècles comme on traverse un long jardin, sans presser le pas. Le tempérament calme conserve mieux que tous les remèdes des médecins, que j'ai d'ailleurs toujours fuis. Si je dois manquer mon centième anniversaire de quelques semaines, je ne m'en plaindrai pas : c'est déjà beaucoup d'avoir vu tant de choses naître.
J'aurai traversé les siècles comme on traverse un long jardin, sans presser le pas.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Fontenelle. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


