Interview imaginaire avec Jean de La Bruyère
par Charactorium · Jean de La Bruyère (1645 — 1696) · Lettres · 5 min de lecture
Deux jeunes visiteurs de douze ans poussent la porte d'un cabinet plein de livres, à Versailles. Un homme discret pose sa plume et leur sourit. Il les invite à s'asseoir près de la fenêtre, et commence à raconter.
—Vous faisiez quoi comme métier, en vrai, à part écrire des livres ?
Tu sais, mon enfant, je n'étais pas un grand seigneur. J'étais précepteur, c'est-à-dire le maître d'école privé d'un seul enfant noble. En 1684, je suis entré chez les princes de Condé pour enseigner au petit duc de Bourbon. J'habitais au château de Chantilly, un lieu immense avec des jardins à perte de vue. Imagine une maison si grande qu'on s'y perd. Je donnais des leçons d'histoire et de lettres l'après-midi. Mais le matin et le soir, j'étais surtout un homme qui regarde et qui écoute, sans rien dire. C'est mon vrai métier secret, ça.
J'enseignais le jour, mais mon vrai métier était de regarder en silence.
—C'était comment, les gens de la cour du roi ? Ils étaient gentils ?
Pas toujours, mon enfant. À Versailles, on appelait ces gens des courtisans : des nobles qui vivaient près du roi pour obtenir des faveurs et de l'argent. Imagine une foule de gens qui sourient en façade, mais qui se jalousent en secret. Je me promenais dans les galeries et les jardins, et je les observais. Leurs flatteries, leurs petites vanités, leurs ridicules. Je n'écrivais rien devant eux, je gardais tout dans ma tête. Le soir, dans mon cabinet, je mettais leurs portraits sur le papier. Comme je l'ai écrit dans mon chapitre De la cour : la cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.
La cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.
—Pourquoi vous avez mis un vieux monsieur grec au début de votre livre ?
Ah, tu as remarqué ! C'était une petite ruse, vois-tu. Ce vieux monsieur grec s'appelait Théophraste, un philosophe d'il y a très, très longtemps. Lui aussi avait peint des portraits de gens : l'avare, le bavard, le flatteur. J'ai traduit son texte moi-même et je l'ai placé tout au début de mon livre, en 1688. Pourquoi ? Imagine que tu veuilles dire des vérités piquantes sur tes voisins. Tu te caches un peu derrière quelqu'un de plus vieux et de plus respecté. Comme ça, on ose tout dire. Je me cachais derrière l'Antiquité pour avoir le courage de peindre mon propre siècle.
Je me cachais derrière un vieux Grec pour oser parler de mon temps.
—Ça veut dire quoi, le titre bizarre de votre livre, Les Caractères ?
Bonne question ! Aujourd'hui un caractère, c'est ton tempérament. Mais à mon époque, un caractère, c'était un portrait : la peinture d'un type d'homme avec son défaut principal. L'orgueilleux, le distrait, le flatteur. Mon livre s'appelle Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Les mœurs, ce sont les habitudes et les façons de vivre des gens d'une époque. Donc mon titre veut dire : « les portraits et les manières de mon temps ». Imagine une galerie de tableaux, mais avec des mots à la place de la peinture. Chaque petit texte est un visage que tu reconnais autour de toi.
Mes Caractères sont une galerie de tableaux faits avec des mots.
—Vous avez raconté l'histoire de quel personnage qui vous tenait à cœur ?
Il y en a deux que j'aime mettre côte à côte, mon enfant : Giton et Phédon. Giton est l'homme riche. Écoute comment je l'ai peint : il a le teint frais, le visage plein, l'œil fixe et assuré, la démarche ferme. Il parle fort, il coupe la parole, il occupe toute la place. Phédon, lui, est le pauvre : il tousse, il s'efface, il n'ose rien dire. Or ces deux hommes ne diffèrent que par une chose : l'argent dans leur poche. Je voulais montrer une vérité dure. Dans le chapitre Des biens de fortune, je dénonce comme l'argent décide qui est respecté et qui est méprisé.
Entre l'homme respecté et l'homme méprisé, la seule différence est l'argent.

—Vous étiez en colère contre les riches quand vous écriviez ça ?
Pas en colère, non. Plutôt triste et lucide, vois-tu. J'avais sous les yeux, à Chantilly et à Versailles, des tables somptueuses, des habits de velours, des carrosses dorés. Et à côté, sur les routes, des gens qui n'avaient presque rien. Je n'écrivais pas pour faire la révolution, ça n'existait pas dans ma tête. J'écrivais pour qu'on voie ce qu'on préférait ne pas voir. Un moraliste, c'est ça : quelqu'un qui observe les hommes et montre leurs travers, souvent avec ironie, mais sans prêcher. Je tendais un miroir à mon siècle. À chacun ensuite de se reconnaître dedans, ou pas.
Je ne prêchais pas : je tendais un miroir à mon siècle.
—C'est vrai qu'on vous a sifflé le jour de votre grand discours ?
Hélas, oui ! En 1693, j'ai enfin été élu à l'Académie française, le grand temple des écrivains français. Pour mon discours de réception, j'ai pris parti pour les Anciens, ces auteurs grecs et romains que j'admirais tant. Mais imagine une salle pleine de gens, dont certains que j'avais moqués dans mes Caractères. Une partie de l'assemblée s'est mise à siffler, comme on huerait un comédien au théâtre. J'avais le cœur qui battait fort. Mais vois-tu, on ne peut pas peindre les défauts des gens et espérer qu'ils t'applaudissent ensuite. C'était le prix de ma plume.
On ne peut pas moquer les gens et espérer leurs applaudissements.
—C'était quoi cette dispute entre les Anciens et les Modernes ?
Ah, la grande querelle de mon temps ! Tout a éclaté en 1687, quand un certain Perrault lut un poème disant que les écrivains de notre époque valaient mieux que les Grecs et les Romains. Imagine deux camps qui se disputent à table. D'un côté, les Modernes, qui disaient : « nous sommes les meilleurs, aujourd'hui ! » De l'autre, les Anciens, dont j'étais, qui répondaient : « les vieux maîtres grecs restent indépassables, apprenons d'eux ! » Moi, j'avais même ouvert mon livre par la phrase : tout est dit, et l'on vient trop tard. Une façon de dire que les Anciens avaient déjà presque tout pensé avant nous.
Tout est dit, et l'on vient trop tard.

—Ça sentait quoi, et ça faisait quel bruit, quand vous écriviez la nuit ?
Quelle jolie question, mon enfant ! La nuit, mon cabinet sentait la cire chaude et l'encre. Pour y voir, j'allumais un chandelier de cuivre : une bougie, parfois deux, pas plus. Imagine une pièce où tout est sombre, sauf un petit rond de lumière jaune sur ta feuille. Le seul bruit, c'était ma plume d'oie qui grattait le papier, et de temps en temps le craquement du bois. Aucun moteur, aucun éclairage dehors, juste la nuit noire et le silence. C'est dans ce silence-là que j'entendais le mieux les voix des gens que j'avais observés le jour. Le calme, vois-tu, c'est l'atelier du moraliste.
Le calme de la nuit, c'est l'atelier du moraliste.
—Pourquoi vous recommenciez tout le temps votre livre au lieu de passer à autre chose ?
Parce que je n'étais jamais content, tout simplement ! Mon livre a connu dix éditions de mon vivant, et à chaque fois je l'enrichissais. J'ajoutais de nouveaux portraits, je corrigeais un mot, je rendais une phrase plus nette. Imagine que tu sculptes une statue : tu ne t'arrêtes jamais vraiment, tu enlèves toujours un petit éclat. Comme je l'ai écrit moi-même : il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom. C'était mon obsession douce. Et je travaillais encore à une nouvelle édition quand la mort m'a pris d'un coup, en 1696, à cinquante ans.
Je sculptais mon livre sans fin, comme on n'achève jamais une statue.
—Qu'est-ce que vous aimeriez qu'on retienne de vous, des siècles plus tard ?
Tu me touches, mon enfant, de penser à ça. Je n'étais ni roi, ni général, ni grand seigneur. Juste un homme discret, avec sa plume d'oie et son encrier, qui regardait les autres vivre. Mais vois-tu, les châteaux finissent par tomber, les courtisans sont oubliés. Mes petits portraits, eux, sont restés. Parce qu'au fond, l'orgueilleux, le flatteur, le riche arrogant comme Giton, tu en croiseras toujours autour de toi. J'aimerais que tu retiennes ceci : pour comprendre les hommes, il suffit souvent d'ouvrir les yeux et de se taire un peu. Et puis, quand on est sage, de l'écrire.
Pour comprendre les hommes, ouvre les yeux et tais-toi un peu.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean de La Bruyère. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



