Interview imaginaire

Interview imaginaire avec Jean de La Bruyère

par Charactorium · Jean de La Bruyère (1645 — 1696) · Lettres · 6 min de lecture

Interview imaginaire générée par IA à partir de sources documentées.

C'est dans une galerie du château de Chantilly, par un après-midi de l'automne 1693, que Charles Perrault retrouve Jean de La Bruyère, fraîchement élu à l'Académie. La lumière oblique tombe sur un encrier de cuivre et des feuillets couverts d'une écriture serrée. Les deux hommes se connaissent depuis la grande querelle qui les oppose — l'un défend les Modernes, l'autre les Anciens — mais leur estime survit à leurs désaccords. Perrault est venu, mi-railleur mi-curieux, faire avouer à son rival d'où lui vient cette manie de peindre ses contemporains.

Mon cher La Bruyère, depuis 1684 vous instruisez le jeune duc de Bourbon chez les Condé. Avoue-le : ce préceptorat ne fut-il pas surtout un poste d'observation ?

Vous me connaissez trop bien, Perrault, pour que je le nie. On m'a donné un enfant à former, et l'on m'a livré, sans le vouloir, toute une cour à étudier. À Chantilly comme à Versailles, je passais pour le précepteur discret, celui qu'on ne craint point parce qu'on le croit occupé de grammaire et d'histoire ancienne. Or c'est justement de cette transparence que je tirais ma matière. Un courtisan ne se surveille pas devant un homme qu'il juge sans conséquence. J'ai vu les saluts calculés, les amitiés qui changent avec la faveur, les visages qui se composent à l'approche d'un grand. Ma place subalterne fut mon meilleur observatoire ; on ne flatte pas un précepteur, on l'oublie.

On m'a livré, sans le vouloir, toute une cour à étudier.

Vous décrivez la cour avec une cruauté de chirurgien. N'est-ce pas ingrat, pour qui doit aux Condé son pain et son toit ?

Ingrat, je ne le crois pas. Je dois aux Condé ma subsistance, et je le reconnais sans honte ; mais je ne leur dois pas mon silence sur ce que tous voient et que nul ne dit. La cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs — voilà ce que j'ai écrit, et chaque journée passée dans ces galeries m'en confirme la justesse. Songez, Perrault, vous qui fréquentez les antichambres : combien d'hommes y consument leur vie à guetter un regard du maître ? Je ne peins point tel ou tel ; je peins le courtisan comme on peint l'avare ou le distrait, un type, non une personne. Que chacun s'y reconnaisse n'est pas ma faute, c'est ma preuve.

Je ne dois pas aux Condé mon silence sur ce que tous voient et que nul ne dit.

Votre livre paru en 1688 n'en finit pas de grossir. À chaque édition vous l'augmentez. Ne savez-vous donc jamais le tenir pour achevé ?

Achevé ? Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. J'ai placé cette phrase au seuil de mon ouvrage par défi autant que par modestie. Un livre de mœurs ne saurait finir tant que les mœurs durent. Chaque saison m'apporte un travers nouveau, une vanité que je n'avais pas encore saisie. Alors je reprends la plume, je rouvre les Caractères, j'ajoute, je resserre. La cinquième édition, en 1691, s'est enrichie tout entière d'un chapitre, Du souverain ou de la République. Je travaille de nuit, à la chandelle, quand les courtisans dorment et que leurs masques sont tombés. Ce livre grossit comme grossit la sottise des hommes : il n'a pas de raison de s'arrêter avant moi.

Un livre de mœurs ne saurait finir tant que les mœurs durent.

Vous parlez de votre peine d'écrivain. Est-elle si grande, à vous voir corriger sans cesse une page que d'autres jugeraient parfaite ?

Plus grande qu'on ne croit, mon ami. Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage. Je pèse chaque mot, je retranche un adverbe, je déplace une remarque pour que la chute frappe juste. Un portrait manqué d'une syllabe perd tout son trait. Vous, Perrault, vous écrivez avec une aisance que je vous envie ; moi, je suis l'homme des ratures. Ce que le lecteur prend pour un mot trouvé du premier jet m'a coûté dix veilles. Mais c'est là mon plaisir autant que ma fatigue : tailler la phrase comme on taille la plume, jusqu'à ce qu'elle morde le papier.

Je suis l'homme des ratures ; ce qu'on croit jeté du premier jet m'a coûté dix veilles.

Vous avez ouvert votre recueil par une traduction de Théophraste, un Grec mort voilà deux mille ans. N'était-ce pas vous cacher derrière l'Antiquité ?

Me cacher, oui, je l'avoue de bonne grâce. En plaçant le vieux Théophraste en tête, je donnais à mes propres remarques l'abri d'un nom vénérable. Si l'on me reprochait l'audace, je pouvais répondre que je ne faisais que continuer un Ancien. Mais il y avait plus que de la prudence : il y avait conviction. Les Anciens nous ont laissé les meilleures règles, et l'homme qu'ils peignaient est encore l'homme d'aujourd'hui. Voilà, Perrault, ce qui nous sépare, vous et moi : vous croyez que notre siècle a tout surpassé, je crois qu'il n'a fait que retrouver. Le flatteur d'Athènes et le courtisan de Versailles sont frères. Théophraste m'a tendu un miroir vieux de vingt siècles, et la cour s'y est reconnue sans une ride.

Le flatteur d'Athènes et le courtisan de Versailles sont frères.
French:  Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère Portrait of a mantitle QS:P1476,fr:"Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère "label QS:Lfr,"Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère "label QS:Len
French: Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère Portrait of a mantitle QS:P1476,fr:"Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère "label QS:Lfr,"Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère "label QS:LenWikimedia Commons, Public domain — Unidentified painter

Souvenez-vous : en 1687, j'ai lu mon Siècle de Louis le Grand à l'Académie, célébrant les Modernes. Mon poème vous a-t-il à ce point piqué ?

Piqué, certes — mais l'amitié survit aux piqûres, vous le savez. Ce jour-là, votre poème a déclaré que notre âge valait celui d'Auguste, et la salle s'est divisée. J'étais de ceux qui ne pouvaient applaudir. Non que je méprise notre siècle, qui a produit de grands hommes ; mais le vôtre, Perrault, confond le progrès des arts mécaniques avec celui de l'esprit. On bâtit de plus belles machines qu'Archimède, soit ; écrit-on de plus belles pages qu'Homère ? J'en doute. Quand j'ai prononcé mon Discours de réception, cette année même, j'ai pris parti pour les Anciens sans détour, et l'on m'a sifflé. Je m'y attendais. Notre querelle est franche, et c'est ce qui la rend supportable : nous nous combattons sur le papier, non dans le dos l'un de l'autre.

Nous nous combattons sur le papier, non dans le dos l'un de l'autre.

Parlons de Giton et de Phédon, ces deux portraits qu'on s'arrache. L'un riche et insolent, l'autre pauvre et effacé. Que vouliez-vous donc y dénoncer ?

Rien que ce que chacun voit et feint d'ignorer. Giton a le teint frais, le visage plein, l'œil fixe et assuré, la démarche ferme ; il parle haut, fait répéter celui qui l'entretient, et n'écoute qu'à demi. Pourquoi cette assurance ? Parce qu'il est riche. Phédon, lui, est maigre, baisse les yeux, n'ose tenir sa place dans le monde, tousse pour qu'on l'oublie : il est pauvre, voilà tout son crime. J'ai voulu montrer que l'argent donne aujourd'hui ce que la naissance et la vertu prétendaient seules accorder : l'aplomb, la voix, le droit d'occuper l'espace. Dans une société qui se dit fondée sur l'honneur, c'est la fortune qui règle les attitudes. Je n'ai pas eu besoin de hausser le ton ; j'ai seulement décrit deux corps. Le scandale était dans la vérité.

Giton est insolent parce qu'il est riche ; Phédon s'efface parce qu'il est pauvre. Voilà tout.
Inconnu, dit autrefois Jean de La Bruyère
Inconnu, dit autrefois Jean de La BruyèreWikimedia Commons, Public domain — Unidentified painter

Cette critique de l'argent ne vous rend-elle pas suspect ? On dira que le précepteur des Condé mord la main qui le nourrit de grandeur.

On le dira, et l'on se trompera. Je ne mords pas la richesse, Perrault ; je la regarde sans le voile dont elle aime à se couvrir. Un grand seigneur de naissance, qui joint la vertu à son rang, je le respecte. Ce que je peins, c'est le mécanisme : comment un homme sans autre mérite que son coffre impose sa loi à un salon entier. Moi-même, je tiens une sinécure à Caen qui me nourrit sans que j'y travaille — croyez-vous que je m'en exempte ? Le moraliste ne se met pas hors du tableau ; il s'y range avec les autres. J'écris des biens de fortune en homme qui en jouit et qui en mesure le prix. C'est peut-être ce qui rend le trait juste : je ne juge pas de loin, je juge du dedans.

Le moraliste ne se met pas hors du tableau ; il s'y range avec les autres.

Votre élection à l'Académie, cette année, fut orageuse. Ceux que vos portraits ont égratignés ont voté contre vous. Le regrettez-vous ?

Regretter ? Non. Une élection sans bataille n'eût pas été la mienne. Il était juste que ceux que j'avais peints sans complaisance me fissent payer la ressemblance. On a murmuré que mes Caractères n'étaient qu'un libelle, que j'avais blessé des personnes vivantes ; on a voulu barrer la porte au moraliste au nom des gens de qualité qu'il avait fâchés. J'ai été reçu malgré eux, et mon Discours, où je louais les Anciens et nommais quelques contemporains dignes d'eux, fut sifflé par une part de l'assemblée. Vous étiez là, Perrault ; vous avez vu le tumulte. Mais songez : un écrivain que sa compagnie reçoit dans la liesse n'a sans doute rien dit qui vaille. Le scandale est, pour qui peint les mœurs, une manière d'éloge involontaire.

Le scandale est, pour qui peint les mœurs, une manière d'éloge involontaire.

Vous voilà académicien, fêté et craint. Au soir d'une telle journée, songez-vous parfois que la plume pourrait un jour vous tomber des mains ?

À chaque veille, mon ami. Je ne me crois pas plus de durée qu'un autre, et l'ouvrage que je reprends sans cesse pourrait s'arrêter net, sur un mot laissé en suspens. Cette idée ne m'attriste pas : elle me presse. J'ai encore des chapitres à reprendre, des remarques que je tourne dans ma tête sans les avoir fixées. Si la mort me surprend la plume à la main, au moins m'aura-t-elle trouvé à mon poste. Il y a quelque chose de juste à ce qu'un homme qui a passé sa vie à observer les autres s'éteigne en les regardant encore. Vous me trouvez sombre ? Je ne le suis pas. Je dis seulement, Perrault, qu'un moraliste sait mieux qu'un autre le peu que pèse une vie, et c'est ce peu qui donne du prix à chaque page qu'on achève.

Si la mort me surprend la plume à la main, au moins m'aura-t-elle trouvé à mon poste.
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Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean de La Bruyère. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.