Interview imaginaire avec Jean de La Bruyère
par Charactorium · Jean de La Bruyère (1645 — 1696) · Lettres · 6 min de lecture
Chantilly, un soir d'automne 1693. Dans un cabinet tapissé de livres, à la lueur d'un chandelier de cuivre, un homme discret repose sa plume d'oie sur l'encrier. Il vient d'être reçu à l'Académie au milieu des sifflets ; il accepte pourtant de parler, à voix basse, de ce qu'il a vu à la cour.
—Comment êtes-vous entré dans ce monde de la cour que vous décrivez avec tant de précision ?
Tout commença en 1684, lorsque le prince de Condé me prit à son service pour instruire son petit-fils, le duc de Bourbon. On me logea à Chantilly, puis à Versailles, et je me trouvai du jour au lendemain au cœur d'un théâtre dont je n'étais pas l'acteur, mais le spectateur. Croyez-moi, un précepteur n'est rien dans cette galerie de grands seigneurs ; et c'est précisément ce rien qui m'autorisa tout. On ne se méfie pas d'un homme qui ne brigue ni charge ni faveur. Je marchais dans les jardins, je passais d'un salon à l'autre, et j'amassais sans bruit ce que les vanités laissent échapper quand elles se croient seules. Mon habit de cour, ce justaucorps brodé qu'on m'imposait, fut moins un costume qu'un déguisement : il me rendit invisible au milieu de ceux que j'observais.
On ne se méfie pas d'un homme qui ne brigue ni charge ni faveur.
—Que vous ont appris ces années passées à observer les courtisans ?
Qu'un courtisan est un homme qui a renoncé à être heureux pour paraître l'être. J'ai écrit que la cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs, et je n'ai rien trouvé de plus exact en douze ans de galeries. Voyez ces hommes qui rampent pour un regard du Roi, qui changent de visage selon la fortune du jour, qui flattent le matin celui qu'ils déchireront le soir. À Versailles, depuis que le Roi y a fixé sa cour en 1682, c'est un commerce perpétuel de bassesses où chacun vend son âme au détail. Le plus étrange est qu'ils s'y croient libres. Moi, dans mes promenades de l'après-midi, je notais mentalement ces manèges, et je rentrais le soir mettre en forme ces ridicules. La cour fut mon livre avant d'être mon sujet.
Un courtisan est un homme qui a renoncé à être heureux pour paraître l'être.
—Pourquoi avoir placé en tête de votre œuvre la traduction d'un philosophe grec, Théophraste ?
Parce qu'il faut une porte pour entrer chez les hommes, et la mienne fut l'Antiquité. Théophraste, ce disciple d'Aristote, avait tracé voilà deux mille ans les portraits du flatteur, de l'avare, du fâcheux — et j'y reconnus mes contemporains trait pour trait. Je traduisis donc moi-même ses Caractères et les plaçai devant les miens, en 1688, comme on se cache derrière un masque ancien pour dire des choses neuves. C'était aussi une prudence : qui m'aurait reproché de continuer un Grec vénérable ? Sur ma table, l'exemplaire de Théophraste restait ouvert, annoté de ma main, et je passais de son siècle au mien sans presque changer de plume. La vérité des mœurs, voyez-vous, ne vieillit pas ; elle ne fait que changer de perruque.
La vérité des mœurs ne vieillit pas ; elle ne fait que changer de perruque.
—Vous souvenez-vous de l'accueil réservé à votre livre lors de sa parution ?
Foudroyant — c'est le seul mot. Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle parurent en 1688 et l'on s'arracha le volume à Paris comme à la cour. Mais le plus singulier fut ce jeu mondain qui s'empara des salons : chacun voulait deviner quel grand seigneur se cachait derrière mes noms empruntés à l'Antiquité grecque. On dressait des clefs, on s'accusait, on riait, on s'indignait. J'avais peint des types universels, et l'on n'y cherchait que des personnes ! Cela me valut bien des inimitiés, car celui qui se reconnaît dans un portrait cruel ne pardonne jamais. Le livre connut dix éditions de mon vivant, et à chacune j'ajoutais de nouveaux traits, de nouvelles remarques, comme un peintre qui ne se résout pas à poser ses pinceaux. J'écrivais en songeant que tout est dit, et l'on vient trop tard — et pourtant je continuais.
J'avais peint des types universels, et l'on n'y cherchait que des personnes !
—Parmi vos portraits, ceux de Giton et de Phédon sont restés célèbres. Que vouliez-vous y montrer ?
Le pouvoir nu de l'argent, et rien d'autre. Giton a le teint frais, les épaules larges, la démarche ferme ; il parle haut, il interrompt, il méprise — et tout cela parce qu'il est riche. Son contraire, Phédon, est pauvre : il tousse bas, il s'efface, il cède le pas, il n'ose occuper sa propre place dans le monde. J'ai mis ces deux hommes face à face dans le chapitre Des biens de fortune, et je n'ai rien eu à ajouter : l'or fait l'assurance, la misère fait la honte. Voilà une société qui se dit fondée sur la noblesse et la vertu, et qui ne s'incline en vérité que devant la bourse. Je n'ai pas prêché ; un moraliste n'élève pas la voix. J'ai seulement posé les deux portraits côte à côte, et laissé le lecteur sentir le froid qui en monte.
L'or fait l'assurance, la misère fait la honte.

—N'était-ce pas hardi, sous le règne de Louis XIV, de dénoncer ainsi l'inégalité ?
Hardi, peut-être ; mais je ne tenais pas un pamphlet, je tenais un miroir. Un moraliste n'attaque pas le trône ni l'autel ; il observe les hommes et rapporte ce qu'il voit. Lorsque j'ai ajouté, dans la cinquième édition de 1691, le chapitre Du souverain ou de la République, j'ai parlé du devoir des grands, non de leur abolition. Mais il est vrai que peindre Giton heureux d'être injuste, et Phédon puni d'être pauvre, c'est déjà juger. Je croyais, en homme nourri de livres de piété, que les grandeurs humaines sont vanité et que la fortune ne fait pas le mérite. Le Roi régnait sur les corps ; le moraliste, lui, garde un petit royaume où l'on continue de peser les âmes. J'y régnais à ma manière, la plume pour sceptre et l'encrier pour couronne.
Je ne tenais pas un pamphlet, je tenais un miroir.
—Votre élection à l'Académie française, en 1693, fut paraît-il fort disputée. Que s'est-il passé ?
Ce fut une bataille plus qu'une élection. J'avais égratigné trop de monde dans mes Caractères pour que les portes du temple des lettres s'ouvrissent sans grincer. Les partisans des Modernes me tenaient pour leur ennemi, et ceux que j'avais peints se vengeaient en me refusant leur voix. Je fus reçu pourtant, en 1693, dans cette Académie française que Richelieu avait fondée en 1635. Mais le jour de mon discours de réception, je commis ce que d'aucuns nommèrent une imprudence et que je tiens pour une fidélité : je pris ouvertement le parti des Anciens contre les Modernes. L'assemblée se divisa, on murmura, on siffla — oui, on siffla un récipiendaire ! Je sortis de là couvert d'honneurs et d'ennemis à parts égales. C'est, je crois, la juste récompense d'un homme qui dit ce qu'il pense en un lieu où l'on dit ce qu'il faut.
Je sortis de là couvert d'honneurs et d'ennemis à parts égales.

—Dans cette grande Querelle des Anciens et des Modernes, pourquoi avoir choisi le camp des Anciens ?
Parce que je ne vois pas comment on surpasserait des maîtres qu'on n'a pas même égalés. Tout commença en 1687, quand Perrault osa lire à l'Académie son poème célébrant le siècle de Louis le Grand au-dessus de l'Antiquité. On voulut faire des Modernes les vainqueurs ; je n'y consentis point. Les Anciens nous ont laissé les belles idées et les meilleures règles, et notre gloire serait déjà grande de savoir les imiter. Songez que j'ai bâti tout mon ouvrage sur Théophraste : aurais-je pu, en bonne foi, renier le maître dont je tenais la matière ? Cela ne fait pas de moi un homme tourné vers le passé. Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes — mais venir tard n'interdit pas de bien dire. Je revendique d'être un héritier qui ajoute, non un parvenu qui renie.
Venir tard n'interdit pas de bien dire.
—On vous décrit comme un homme discret, peu mondain. Comment travailliez-vous réellement ?
La nuit, le plus souvent, et dans le silence. Le jour appartenait au duc de Bourbon, à ses leçons d'histoire et de lettres, aux galeries où je glanais mes observations ; mais le soir venu, je me retirais avec ma plume d'oie et mon chandelier de cuivre. Là, à la lueur tremblante de la bougie, je mettais en forme ce que j'avais surpris dans la journée. J'étais de ces hommes qui, dans les salons, préfèrent écouter plutôt que parler — non par timidité, mais par méthode : on n'observe bien que ce qui s'oublie devant vous. Ma petite écriture serrée noircissait les feuillets, je raturais, je reprenais, je polissais une remarque dix fois avant qu'elle ne sonnât juste. Le moraliste est un artisan obscur ; sa gloire, s'il en a une, lui vient longtemps après ses veilles.
On n'observe bien que ce qui s'oublie devant vous.
—Vous corrigiez sans cesse votre œuvre. Pourquoi cette quête d'une formule parfaite ?
Parce qu'une remarque mal taillée est une pensée perdue. J'ai écrit qu'il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage — et nul ne sait mieux que moi combien cela est vrai. À chaque édition des Caractères, depuis 1688, j'ajoutais, je resserrais, je cherchais le mot qui fait sentir d'un trait ce qu'un discours dilue. Une maxime doit frapper comme l'éclair, non éclairer comme la lampe. Je vivais sobrement, le vin coupé d'eau, l'esprit clair, car l'ivresse des sens trouble la justesse des phrases. Si l'on me lisait dans un siècle — ce que je n'ose imaginer —, j'aimerais qu'on y trouvât non des sentences bavardes, mais quelques lignes nettes où un homme s'est reconnu malgré lui. Le reste, le bruit, les honneurs, c'est de la fumée.
Une maxime doit frapper comme l'éclair, non éclairer comme la lampe.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean de La Bruyère. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



