Interview imaginaire avec Jean-François de La Pérouse
par Charactorium · Jean-François de La Pérouse (1741 — 1788) · Exploration · 6 min de lecture
Nous l'avons rencontré à bord de la Boussole, quelque part dans les mers chaudes du Pacifique Sud, en cette année 1788 où nul ne le savait encore en sursis. La grande cabine arrière sent le sel, la cire des bougies et le vieux papier des cartes ; sur le bureau, un sextant repose près d'un journal ouvert. Le comte de La Pérouse, le visage marqué par trois ans de mer, accepte de poser un instant la plume pour répondre à nos questions.
—Avant le Pacifique, vous avez été un homme de guerre. Que s'est-il passé dans la baie d'Hudson ?
C'était l'été 1782, la guerre d'Amérique nous menait jusqu'aux glaces. Avec deux navires seulement, je me suis présenté devant les comptoirs britanniques de la baie d'Hudson — ces forts de pierre que la Compagnie croyait inexpugnables au bout du monde. Ils tombèrent presque sans qu'on tirât : les garnisons étaient maigres, surprises de voir un pavillon français si haut dans le Nord. On me fit capitaine de vaisseau pour cette affaire, et j'avoue que le grade me flatta moins que la propreté de l'opération. Voyez-vous, un marin ne se mesure pas au sang qu'il verse mais aux écueils qu'il évite ; j'ai toujours pensé qu'on pouvait servir le roi sans devenir un boucher. Ces magasins et ces fourrures valaient mieux pris intacts que livrés aux flammes.
—On raconte que vous avez laissé des vivres à vos prisonniers anglais. Pourquoi un tel geste en pleine guerre ?
Prendre un fort est l'affaire de quelques heures ; en répondre devant sa conscience dure bien plus longtemps. J'avais entre les mains des prisonniers anglais et, tout autour, un désert de glace où nul secours ne viendrait avant des mois. Les abandonner sans rien, c'eût été les condamner à mourir de faim — une victoire que je n'aurais pas su porter. Je leur laissai donc des provisions suffisantes pour tenir jusqu'à l'arrivée de leurs compatriotes. On s'en étonna, en France comme à Londres ; on n'a guère l'habitude de la pitié entre ennemis. Mais la mer nous enseigne une fraternité que la terre ignore : tout marin, fût-il sous pavillon adverse, peut un jour se noyer comme un autre. J'ai voulu traiter ces hommes comme j'aurais souhaité qu'on traitât les miens.
La mer nous enseigne une fraternité que la terre ignore.
—Comment cette expédition a-t-elle été conçue ? On dit que le roi s'y est impliqué personnellement.
On imagine un roi signant distraitement des ordres : ce ne fut pas ainsi. Louis XVI, qui aimait la géographie comme d'autres aiment la chasse, déplia lui-même les cartes avec moi et révisa les instructions de sa main. Il avait des destinations en tête, des lacunes qu'il voulait voir comblées. Le texte qu'il me remit en juin 1785 disait que Sa Majesté désire que les astronomes, géographes, botanistes, naturalistes et autres savants qui accompagneront l'expédition emploient tout leur zèle à recueillir les observations les plus utiles aux progrès des sciences et au commerce de la nation. Voilà une mission qui n'était pas de conquête mais de connaissance — compléter ce que le malheureux Cook avait laissé inachevé. Je partis avec le sentiment de mener moins une flotte qu'une bibliothèque flottante.
—Vous souvenez-vous du jour de l'appareillage ?
Le 1er août 1785, la Boussole et l'Astrolabe larguèrent les amarres du port de Brest, le grand arsenal du royaume. Deux frégates ventrues, transformées en cabinets de savants : une dizaine d'astronomes, de botanistes et de naturalistes s'entassaient parmi les caisses d'instruments. On me regardait comme l'héritier de Cook, tué six ans plus tôt aux îles Sandwich, et la comparaison me pesait autant qu'elle m'honorait. Lui avait ouvert le Pacifique ; il me revenait d'en remplir les blancs, ces côtes qu'aucune plume européenne n'avait encore tracées. J'avais embarqué agrumes et choucroute contre le scorbut, instruit par ses voyages, car un capitaine qui perd ses hommes à la maladie a déjà perdu sa campagne. Nous mîmes le cap au sud, vers le Horn, le cœur plein d'une ambition tranquille.
—À quoi ressemblait votre travail quotidien de cartographe, sur le pont ?
Ma journée commençait avant le jour. Je montais inspecter le pont, consulter les officiers de quart, puis venait l'heure sacrée des relevés : le sextant pointé vers le soleil pour la latitude, le chronomètre consulté pour la longitude. Cette horloge têtue, qui gardait l'heure de Paris au milieu de l'océan, était notre véritable trésor — sans elle, point de carte fiable. Tout le jour, mes savants prenaient des sondages, traçaient les côtes à la plume, corrigeaient les portulans erronés que nous tenions de nos devanciers. Car la gloire de cette campagne ne serait pas dans l'or rapporté, mais dans ces feuilles couvertes de lignes : les côtes telles qu'elles sont, et non telles qu'on les rêvait. Une côte mal placée sur une carte, c'est un naufrage promis à celui qui viendra après.
Une côte mal placée sur une carte, c'est un naufrage promis à celui qui viendra après.

—Parmi tous vos relevés, lequel vous a procuré le plus de fierté ?
En 1787, nous remontâmes les mers de Corée et du Japon, vers ces parages que nulle carte d'Europe ne savait dessiner. Entre l'île de Sakhaline et la terre de Yeso — que d'aucuns nomment Hokkaido — je cherchai un passage que les géographes niaient ou plaçaient au hasard. Nous le trouvâmes, ce détroit, et je le relevai pied à pied, par sondages et alignements, comblant l'un des plus grands vides des cartes de l'Asie orientale. Qu'on y attache un jour mon nom ou celui d'un autre m'est égal ; ce qui compte, c'est que le passage existe désormais sur le papier pour celui qui me suivra. Tracer ce détroit valait pour moi plus qu'une bataille gagnée : une bataille ne change rien à la face du monde, une carte la dévoile.
—Vous évoquez parfois une journée que vous nommez la plus noire de votre vie de marin. Que s'est-il passé en Alaska ?
Le 13 juillet 1786, sur la côte d'Alaska, je connus la plus noire journée de ma vie de marin. Nous mouillions dans une baie d'apparence paisible — la baie de Lituya — et j'avais envoyé trois chaloupes en sonder la passe. Des courants d'une violence inouïe, là où la marée se rue contre la mer du large, les happèrent en un instant. Vingt et un hommes engloutis sous mes yeux, parmi eux des officiers que j'aimais comme des fils. Je ne pus rien, rien que regarder l'eau se refermer. Nous fouillâmes la côte des jours durant, sans recueillir un seul corps. J'ai commandé au feu de l'ennemi sans trembler ; mais devant cette baie qui m'avait pris mes hommes en silence, je restai démuni comme un enfant.
Devant cette baie qui m'avait pris mes hommes en silence, je restai démuni comme un enfant.

—Comment avez-vous voulu garder la mémoire de ces marins disparus ?
Avant de lever l'ancre de ce lieu maudit, je voulus qu'il gardât mémoire des miens. Je le baptisai Port des Français — non pour la gloire du royaume, mais pour que jamais l'on n'oubliât ceux qui y reposaient sans tombe. Le soir, dans ma cabine, à la lueur des bougies, je remplis plusieurs pages de mon journal de bord de leur souvenir : leurs noms, leurs visages, la cruauté d'une mer qui prend sans même livrer combat. Tenir ce registre était mon devoir d'officier, mais ce soir-là ce fut autre chose, une manière de veiller mes morts. Un commandant répond de chaque âme embarquée ; comment dirais-je à leurs mères que la mer les a pris pour rien, sur une eau qui semblait dormir ? L'encre, ce soir-là, me coûta plus que le sel des tempêtes.
—Vous semblez prendre des précautions inhabituelles pour préserver vos travaux. Pourquoi cette prudence ?
Un marin sage ne confie pas tout à son navire — la mer reprend trop souvent ce qu'elle prête. À Petropavlovsk, au Kamtchatka, en 1787, je remis mes journaux et mes cartes à Barthélemy de Lesseps, le plus jeune de notre bord. Je lui ordonnai de gagner la France par voie de terre : traverser toute la Sibérie, l'Empire russe, l'Europe entière, à cheval, en traîneau, à pied s'il le fallait. Une folie, sans doute, mais une folie raisonnée — si l'expédition venait à périr, au moins son savoir survivrait. Depuis Botany Bay, en janvier dernier, j'ai encore écrit au ministre : les Anglais y fondent une colonie, je l'ai vu de mes propres yeux. Que mes lettres parviennent, et l'on saura toujours où nous étions et ce que nous cherchions, quoi qu'il advienne de nos coques.
—Vous arrive-t-il de songer que vous pourriez ne jamais revenir — et qu'on vous lirait peut-être dans un siècle ?
Quel marin ne le craint pas ? Nous voguons à présent vers des mers semées d'îles qu'aucune carte ne montre, et je sens bien que la chance, comme le vent, peut tourner sans prévenir. Mais voyez : j'ai mis mes journaux en sûreté entre les mains de Lesseps, j'ai écrit de Botany Bay, j'ai semé derrière moi des traces. Si je devais disparaître corps et biens dans quelque récif du Pacifique Sud, et qu'on me lût encore dans cent ans, je voudrais qu'on retînt ceci : non pas le mystère de ma fin, mais la patience de mon ouvrage. Que d'autres reprennent la plume là où la mer aura brisé la mienne — un homme se perd, une carte demeure ; c'est tout ce qu'un explorateur peut espérer d'éternité.
Un homme se perd, une carte demeure ; c'est tout ce qu'un explorateur peut espérer d'éternité.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean-François de La Pérouse. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


