Interview imaginaire avec Madame de Sévigné
par Charactorium · Madame de Sévigné (1626 — 1696) · Lettres · 5 min de lecture
C'est au château des Rochers-Sévigné, en Bretagne, par un soir d'automne 1675, que Bussy-Rabutin retrouve sa cousine Marie. Les chandelles tremblent sur la table où s'entassent papiers, plume d'oie et cire à cacheter, et l'odeur des allées humides entre par la fenêtre entrouverte. Cousins depuis l'enfance, brouillés puis raccommodés, ils ont toujours partagé ce sel des Rabutin que nul autre ne goûte. Bussy, l'œil malicieux, vient tirer de sa cousine ce que sa plume cache au reste du monde.
—Ma chère cousine, depuis que ta Françoise-Marguerite est partie pour la Provence avec son comte de Grignan, on dit que tu noircis du papier chaque jour. Est-ce la douleur qui te tient la plume ?
Toi qui connais mon cœur de Rabutin, tu devines juste. Quand ma fille m'a quittée en 1671 pour cette Provence si lointaine, j'ai cru qu'on m'arrachait la moitié de moi-même. Je ne sais point décrire cette douleur sans la rouvrir. Alors j'écris, mon cousin, j'écris comme on respire : je lui conte Paris, la cour, mes terres, mes ennuis et mes joies, afin que la distance ne soit qu'un mauvais songe entre nous. Chaque lettre est un fil que je tends de Paris à Grignan pour ne pas la perdre. Je la cherche à toute heure, et je m'aperçois sans cesse qu'elle me manque. Voilà tout mon ouvrage : aimer de loin, sur du papier.
Chaque lettre est un fil que je tends de Paris à Grignan pour ne pas la perdre.
—Je te connais matinale. On prétend que tu écris avant même d'avoir achevé ta toilette. Conte-moi donc ton métier de tous les jours, toi qui en sais l'art mieux que moi.
Tu te moques, toi qui m'écris de si belles pages ! Oui, je me lève tôt, et la plume me vient aux doigts avant le miroir. J'écris une heure, deux heures, d'une main pressée, tandis qu'un ami parfois m'entretient des nouvelles de la ville. Une lettre se plie, se cachette à la cire, porte le sceau de la maison, puis s'en va par le carrosse et la poste — et Dieu sait le temps et l'argent qu'il faut pour qu'elle atteigne Grignan ! Le port à la main me coûte assez pour que j'en plaigne ma bourse. Mais qu'importe : c'est mon ouvrage le plus cher, et je n'en connais point de plus doux.
La plume me vient aux doigts avant le miroir.
—Cousine, tout Paris a frémi de ta lettre sur la mort de ce pauvre Vatel. Étais-tu donc à Chantilly ce jour-là, ou n'en sais-tu que ce qu'on t'a rapporté ?
Je n'y étais point, mon cousin, mais j'ai recueilli le récit tout chaud et l'ai porté à ma fille. Songe à cet homme : maître d'hôtel du grand Condé, voyant à huit heures du matin que la marée n'arrivait pas pour le festin du roi, il n'a pu soutenir l'affront qu'il croyait lui devoir faire, et s'est tué de son épée. Quelle âme ! Mourir pour un point d'honneur, comme un soldat sur le champ. J'ai conté la chose telle qu'elle fut, sans rien broder, car la vérité passait toute invention. Voilà ce que peut une lettre : garder vivant ce qui sans elle s'en irait en fumée avec les viandes du banquet.
Mourir pour un point d'honneur, comme un soldat sur le champ.
—Tu as aussi conté l'exécution de la Brinvilliers, cette empoisonneuse. Comment une dame de ton rang trouve-t-elle le cœur d'aller voir pareille horreur ?
Ah, cousin, tu touches là un mélange qui me trouble moi-même ! Tout Paris s'y pressait, et je ne fus pas la dernière. Cette femme avait empoisonné son père et ses frères, et la justice l'a brûlée en place de Grève. Son pauvre petit corps jeté au feu, et les cendres au vent : de sorte, écrivis-je à ma fille, que nous la respirerions désormais. Tu vois le tour que je donne aux choses — l'horreur et la curiosité s'y mêlent sans que je puisse les démêler. C'est peut-être un défaut de notre sang de Rabutin, ce goût de tout regarder en face, même l'effroyable. Mais une chroniqueuse fidèle ne détourne pas les yeux.
L'horreur et la curiosité s'y mêlent sans que je puisse les démêler.
—Parlons d'un sujet plus grave entre nous. Quand on arrêta ton ami Fouquet et qu'on lui fit ce long procès, tu n'as point baissé la tête. N'as-tu pas craint la colère du roi ?
J'ai craint, et j'ai écrit tout de même. Pendant ce procès, en 1664, j'envoyais à M. de Pomponne le récit de chaque audience, le cœur serré pour notre ami. On voyait bien que le roi le voulait perdre, lui ayant préféré Colbert ; mais l'abandonner eût été une lâcheté que les Rabutin ne pardonnent pas. Je lui souhaitais de bonnes nuits et de beaux jours, à lui qui prenait tant de part aux personnes affligées. Suivre un disgracié, c'est s'exposer soi-même — tu sais cela mieux que personne, toi qui as connu l'exil. Mais l'amitié qui plie au premier orage ne mérite pas son nom.
L'amitié qui plie au premier orage ne mérite pas son nom.

—Souviens-toi de nos jeunes années, lorsqu'on te mena à l'hôtel de Rambouillet. Qu'as-tu appris dans ces salons où l'on pesait chaque mot ?
Quel temps, mon cousin ! J'étais toute jeune quand on m'introduisit chez Madame de Rambouillet, parmi Voiture, Corneille et les précieuses. J'y ai appris ce qui me sert encore : que rien ne vaut le mot juste, le tour léger, l'esprit qui effleure sans appuyer. On y faisait de la conversation un art, et de la langue un plaisir. C'est là que mon goût s'est formé, à écouter ces beaux esprits jouter de finesse. Plus tard j'ai chéri La Rochefoucauld, La Fontaine, et tant d'autres. Ce que j'ai mis dans mes lettres, je le dois pour beaucoup à ces salons : on m'a montré qu'écrire, c'est causer avec celui qu'on aime, mais en plus soigné.
Écrire, c'est causer avec celui qu'on aime, mais en plus soigné.
—On me dit que la mort de La Rochefoucauld, l'an passé, t'a fort éprouvée. Que perd-on quand un tel ami s'en va ?
On perd un commerce dont rien ne tient lieu, cousin. Cet homme avait l'esprit le plus délié et le jugement le plus sûr que j'aie connus ; chez Madame de La Fayette, nous passions des soirées où chaque mot portait. Sa conversation me valait mieux que tous les livres. Quand un ami de cette trempe s'éteint, c'est tout un pan de notre propre esprit qui s'obscurcit, car il n'y a plus personne pour le faire briller en lui répondant. Je sens ce vide à chaque pensée fine qui me vient et que je ne puis plus lui porter. Voilà le malheur de vivre longtemps : on enterre ceux qui nous entendaient à demi-mot.
Voilà le malheur de vivre longtemps : on enterre ceux qui nous entendaient à demi-mot.

—Revenons à ta fille, puisque c'est ta passion. Ne crains-tu jamais que tant de lettres lassent cette comtesse de Grignan, occupée de sa Provence ?
Tu mets le doigt sur ma plus tendre inquiétude, méchant cousin ! Oui, je crains parfois de l'accabler, et je me reprends, je me modère, je me promets d'être plus courte — puis ma plume m'emporte et j'oublie ma résolution. C'est qu'en lui écrivant je suis avec elle, je vois son château, je m'inquiète de sa santé, de ses couches, de son mari le gouverneur. Une mère qui aime ainsi ne sait point se taire. Si mes lettres la lassent, qu'elle me le dise ; mais qu'elle me réponde, fût-ce en trois lignes, car son silence me fait plus de mal que sa longueur ne lui en peut faire.
Une mère qui aime ainsi ne sait point se taire.
—Toi qui voyages tant entre Paris, ces Rochers où nous voici, et la Provence, ces grands chemins ne te pèsent-ils pas, à ton âge ?
Ils me pèsent et me plaisent tout ensemble. Le carrosse cahote, les routes sont mauvaises, et il faut des jours pour aller d'un bout à l'autre du royaume ; mais j'aime ces voyages, car ils me donnent à conter. Ici, aux Rochers, je gère mes terres, je me promène sous mes allées, je lis à l'ombre, et l'esprit me revient pour écrire. À Paris, c'est la cour, les nouvelles, le bruit du monde. Chaque lieu nourrit ma plume d'une autre matière. Une lettre datée de Bretagne n'a pas le goût d'une lettre de Paris, et ma fille, je crois, aime à me suivre ainsi d'un séjour à l'autre comme on suit un récit.
Chaque lieu nourrit ma plume d'une autre matière.
—Une dernière, cousine. Toi et moi avons toujours écrit avec cette liberté de ton qui nous est propre. Ne crains-tu pas qu'un jour ces lettres tombent en d'autres mains ?
Avec toi, mon cousin, j'écris sans façon, car nous nous entendons d'un clin d'œil et le sel des Rabutin n'a pas besoin d'être épelé. Mais ces lettres, je les jette au courrier sans songer à la postérité — ce sont des causeries du moment, faites pour celle ou celui qui les ouvre, non pour la gloire. Songe à ce que tu as souffert toi-même pour ta plume trop libre ! Si je pesais chaque mot dans la crainte qu'on le lût un jour, je n'écrirais plus rien qui vaille. J'aime mieux être vraie et risquer l'indiscret, que prudente et froide. Une lettre qui calcule n'est plus une lettre : c'est une harangue.
J'aime mieux être vraie et risquer l'indiscret, que prudente et froide.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Madame de Sévigné. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



