Interview imaginaire avec Thomas d'Aquin
par Charactorium · Thomas d'Aquin (1225 — 1274) · Philosophie · 5 min de lecture
Deux jeunes visiteurs de douze ans poussent la porte d'une cellule fraîche, sentant l'encre et la cire. Un grand frère en habit blanc et noir lève les yeux de son pupitre. Il sourit : on l'interroge si rarement avec des questions simples.
—C'est vrai qu'à Paris on vous appelait "le bœuf muet" ? Pourquoi ?
Oui, mon enfant, et au début ça m'a un peu blessé. À l'Université de Paris, j'étais grand, lourd, et je ne parlais presque jamais en classe. Mes camarades croyaient que j'étais lent. Imagine un garçon assis au fond, silencieux, qui écoute tout sans rien dire : voilà comment ils me voyaient. Mais mon maître, Albert le Grand, lui, avait compris. Un jour il a dit que ce bœuf-là mugirait si fort qu'on l'entendrait partout. Tu sais, le silence n'est pas la bêtise. Souvent celui qui se tait est juste en train de tout regarder de très près.
Le silence n'est pas la bêtise : celui qui se tait regarde tout de très près.
—On dit que vous oubliiez de manger. C'est pour de vrai ?
Ah, ça, mes frères te le confirmeraient ! Quand une idée me tenait, j'oubliais le réfectoire, le pain, le potage, tout. Je restais penché sur mon pupitre, et il fallait qu'un frère vienne me toucher l'épaule pour me dire : « Thomas, viens dîner ! » À mon époque, dans un couvent, on mangeait sobrement, surtout des légumes, des légumineuses, un peu de fromage. Rien de grand. Mais moi, même ça, je l'oubliais. Imagine que tu lises une histoire si passionnante que tu n'entends plus ta mère t'appeler. C'était mon quotidien, sauf que mon histoire à moi, c'était Dieu et la vérité.
Quand une idée me tenait, j'oubliais même le pain sur la table.
—Comment vous écriviez un livre de 3000 pages ? Ça prend une vie !
Tu vas rire : je n'écrivais pas toujours moi-même. Je marchais dans la pièce, je pensais à voix haute, et plusieurs secrétaires écrivaient en même temps ! Je dictais à l'un une idée, je me tournais vers l'autre pour une autre. Avec un calame — une plume taillée dans un roseau — et un encrier, ils couraient pour me suivre. C'est ainsi qu'est née la Somme théologique, entre 1265 et 1274. À mon époque, il n'y avait pas de machine : chaque page était grattée à la main sur du parchemin. Imagine le bruit de plusieurs plumes qui grincent ensemble dans le silence d'un couvent.
Je pensais à voix haute, et plusieurs plumes couraient pour me suivre.
—C'était qui Aristote, et pourquoi ça embêtait les gens que vous l'aimiez ?
Aristote était un philosophe grec, mort très, très longtemps avant moi. Un païen, donc : il ne connaissait pas le Christ. Et voilà qu'au XIIIe siècle, ses livres réapparaissent en Occident, traduits en latin. Moi, je les ai dévorés. Sur mon pupitre, à côté de la Bible, il y avait un Codex d'Aristote. Mais certains hommes d'Église étaient inquiets : « Comment peux-tu aimer un païen ? » me disaient-ils. Je leur répondais qu'une vérité reste une vérité, peu importe qui la trouve. Imagine que tu trouves un trésor : tu ne le jettes pas parce que c'est un inconnu qui l'a enterré.
Une vérité reste vraie, peu importe qui l'a trouvée le premier.
—Mais comment on peut mélanger la raison et la religion ? C'est pas l'opposé ?
Beaucoup le croyaient, et c'est une bonne question. Pour moi, la raison et la foi sont comme tes deux yeux : chacun voit, mais ensemble ils voient mieux. La raison, c'est ton intelligence qui réfléchit. La foi, c'est ce que Dieu te révèle. J'ai passé ma vie à montrer qu'elles ne se disputent pas. Dans mes Commentaires sur l'Éthique à Nicomaque, je prenais la sagesse d'Aristote sur le bonheur et je la reliais à la lumière chrétienne. Imagine deux ruisseaux qui descendent la même montagne : ils ne se combattent pas, ils finissent dans la même rivière.
La raison et la foi sont deux yeux : ensemble, ils voient mieux.
—Vous avez essayé de prouver que Dieu existe ? Avec quoi, des preuves ?
Oui ! J'ai proposé cinq chemins, ce qu'on appelle les Cinq Voies. Ce ne sont pas des preuves qu'on touche, mais des raisonnements. Par exemple : tout ce qui bouge a été mis en mouvement par autre chose. Remonte, remonte encore... il faut bien un premier moteur qui, lui, n'a été poussé par personne. Ce premier-là, je l'appelle Dieu. Pour bâtir ça, j'utilisais le syllogisme, une façon de raisonner en trois marches qui mène d'un pas sûr à une conclusion. Imagine une file de dominos : quelqu'un a dû pousser le tout premier. Voilà l'idée, en plus simple.
Remonte la chaîne du monde : quelqu'un a dû pousser le tout premier domino.
—Vous écriviez en quelle langue, et vous commenciez vos livres comment ?
J'écrivais en latin, la langue de tous les savants de mon temps. Un enfant de Naples et un maître de Paris pouvaient se lire sans s'être jamais vus. Et ma façon d'écrire était particulière : je commençais souvent par poser une question, comme Utrum Deus sit — « Dieu existe-t-il ? ». Puis je donnais d'abord les arguments contre moi, honnêtement, avant de répondre. On appelait ça les Quaestiones. Imagine que, avant de défendre ton idée, tu donnes toi-même les meilleures raisons de tes adversaires. C'est plus loyal, et c'est plus solide. On ne gagne bien qu'en affrontant les vraies objections.
Avant de répondre, je donnais d'abord les meilleures raisons de mes adversaires.
—Ça ressemblait à quoi, votre chambre quand vous travailliez ?
Toute petite, mon enfant, et froide. Dans un couvent dominicain, une cellule n'a presque rien : un lit dur, quelques objets de prière, et surtout un pupître pour écrire. Le matin commençait avant le lever du soleil, par les offices, dans le noir, à la lueur des chandelles. À mon époque, pas de bruit de moteur, pas de lumière au mur : juste le silence, le froid de la pierre, et l'odeur de l'encre. Je portais l'habit blanc des frères, un scapulaire noir par-dessus. C'était austère, mais ce dépouillement m'aidait à penser. Le vide autour de moi laissait de la place pour les idées.
Le vide d'une cellule nue laisse de la place pour les idées.
—C'est vrai qu'un jour vous avez arrêté d'écrire d'un coup ? Pourquoi ?
Oui, et même mes frères n'ont pas tout compris. En 1273, pendant la messe, j'ai vécu quelque chose que je n'ai jamais pu expliquer avec des mots. Une lumière intérieure, peut-être. Après ça, j'ai posé mon calame. On me suppliait de finir la Somme théologique, et je répondais doucement que tout ce que j'avais écrit me semblait désormais peu de chose. Imagine que tu construises une immense cathédrale de mots, et qu'un matin tu sentes que le vrai trésor est ailleurs, plus grand, sans paroles. Ma Somme est restée inachevée. Et tu sais quoi ? Ce silence-là dit quelque chose, lui aussi.
Tout ce que j'avais écrit me semblait soudain peu de chose.
—Et vous êtes mort comment ? Vous étiez triste de pas avoir fini ?
Je suis parti en chemin, mon enfant. En 1274, le pape m'appelait au grand Concile de Lyon. J'étais malade, fatigué, mais j'ai pris la route. Je n'y suis jamais arrivé : je me suis arrêté à l'abbaye de Fossanova, et c'est là que je me suis éteint, le 7 mars, à quarante-neuf ans. On dit que mes dernières pensées allaient vers l'Eucharistie, le pain de la messe que j'aimais tant. Triste de n'avoir pas fini ? Non. J'avais compris que la vie d'un homme est, elle aussi, une œuvre inachevée. Le reste, on le confie à ceux qui viennent après. À toi, peut-être.
La vie d'un homme est, elle aussi, une œuvre inachevée.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Thomas d'Aquin. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


