Interview imaginaire avec Virgile
par Charactorium · Virgile (69 av. J.-C. — 18 av. J.-C.) · Lettres · 5 min de lecture
C'est à Brindisium, dans une chambre balayée par l'air marin de l'Adriatique, qu'Auguste veille Virgile en cette fin d'été 19 av. J.-C. Ils sont rentrés ensemble de Grèce, mais la fièvre a saisi le poète sur le chemin du retour, et la lampe à huile tremble près du lit où reposent les rouleaux de l'Énéide inachevée. Le prince et le poète se connaissent depuis les guerres civiles : l'un a rendu à l'autre ses terres, l'autre a chanté Rome pour lui. Auguste s'assoit au chevet de son ami, non en maître, mais en lecteur inquiet pour une œuvre qu'il refuse de voir périr.
—Mon cher Virgile, nous sommes rentrés de Grèce ensemble, et te voilà alité. Pourquoi m'as-tu supplié de livrer ton Énéide aux flammes ?
Parce qu'elle n'est pas finie, et tu le sais mieux que personne, toi qui m'as vu m'y user douze années. J'étais parti en Grèce pour la polir trois ans encore, vers après vers, et voici que la fièvre me coupe la route. Il reste des vers boiteux, des demi-lignes suspendues, des passages que je n'oserais montrer à un grammairien de quartier. Un poème qu'on n'a pas achevé n'appartient à personne — surtout pas à Rome, qui mérite mieux qu'un brouillon. Je préfère qu'il disparaisse plutôt qu'il survive imparfait sous mon nom. Tu m'as connu exigeant ; comprends que c'est par respect pour toi, et pour ce que tu attends de moi, que je veux le brûler.
Un poème qu'on n'a pas achevé n'appartient à personne — surtout pas à Rome.
—Tu confies tes vers à Varius et à Plotius Tucca depuis des années. Que veux-tu vraiment qu'ils en fassent, si je passe outre ta volonté ?
Ils me connaissent comme deux frères connaissent un troisième : ils savent où j'aurais rougi. Si tu refuses le feu — et je vois bien dans tes yeux que tu le refuseras — alors qu'ils ne corrigent rien. Qu'ils n'ajoutent pas un seul mot pour combler mes silences, qu'ils laissent les demi-vers respirer tels que je les ai laissés. Mieux vaut une cicatrice honnête qu'une réparation menteuse. Tu es le prince, je ne peux te désobéir jusque dans la mort ; mais accorde-moi cela, vieil ami : que l'œuvre paraisse nue, sans qu'on prétende qu'elle est entière. C'est tout ce que je demande à ceux qui m'aiment.
Qu'ils laissent les demi-vers respirer tels que je les ai laissés.
—Souviens-toi : aux pires heures des guerres civiles, on t'avait pris tes terres de Mantoue, et c'est moi qui te les ai rendues. Qu'en gardes-tu ?
J'en garde tout, Octave — pardonne, Auguste, ma langue retourne au nom d'autrefois. J'avais vu les vétérans planter leurs bornes dans le champ de mon père, et un berger chassé de son toit, c'est un monde qui s'effondre. De cette blessure sont nées mes Bucoliques : « Tityrus, couché sous un large hêtre, tu cultives le chalumeau champêtre. » Ce Tityrus que tu lis, c'est l'homme à qui un jeune dieu a rendu son repos — et ce jeune dieu, c'était toi. J'ai chanté des bergers parce que je ne pouvais chanter la guerre sans pleurer. Tu m'as rendu une terre ; je t'ai rendu une voix.
Tu m'as rendu une terre ; je t'ai rendu une voix.
—On raconte dans Rome que tu fuis les rues dès qu'on te reconnaît, que tu te caches dans les maisons. D'où te vient cette frayeur de la foule ?
Elle me vient du fond du ventre, je n'y peux rien. Quand un passant me montre du doigt sur le Forum, je cherche la première porte ouverte comme un lièvre cherche son terrier. Je ne suis pas fait pour la tribune ni pour les acclamations ; ma place est à l'aube, seul, devant mes tablettes de cire, à effacer dix vers pour en garder un. La gloire me semble un manteau trop grand, taillé pour des épaules d'orateur, pas pour celles d'un homme de Mantoue qui rougit. Toi qui parais devant le peuple sans trembler, tu ne peux savoir le poids du regard d'autrui sur celui qui n'aime que le silence et la page.
La gloire me semble un manteau trop grand, taillé pour des épaules d'orateur.
—Dans ton Énéide, tu fais d'Énée le lointain aïeul de ma maison. Pourquoi avoir noué le destin de Troie à celui de ma famille ?
Parce que Rome avait besoin d'une mémoire à la hauteur de son présent. Quand j'ai écrit « Je chante les armes et l'homme qui, fuyant les rivages de Troie, vint en Italie par le destin », je ne racontais pas seulement un naufragé : je remontais le fil jusqu'à toi. Énée porte son père sur ses épaules et son fils par la main — la piété, le devoir, le poids des ancêtres. C'est cela que j'ai voulu poser au berceau de ta lignée, non la flatterie, mais la charge. Tu n'es pas le maître par hasard, dis le poème ; tu es l'aboutissement d'un destin commencé sous les murs en flammes d'Ilion. Voilà ce que je t'offre : non une couronne, mais une généalogie.
Voilà ce que je t'offre : non une couronne, mais une généalogie.

—Certains à Rome murmurent que tu n'as fait que magnifier mon pouvoir. Cela te pèse-t-il qu'on lise ainsi ton chant ?
Qu'on le murmure, je ne corrigerai pas les sots. J'ai chanté Rome parce que j'ai vu ce qu'était l'autre Rome : celle des proscriptions, des champs volés, des frères qui s'égorgeaient sous les enseignes. Après Actium, le monde a cessé de saigner, et un poète n'a pas honte de célébrer la paix qui le laisse écrire. Mais regarde bien mon poème : il y a Didon abandonnée qui me déchire le cœur, il y a des morts qui ne servent à rien, il y a le prix du destin. Je n'ai pas peint un triomphe sans larmes. Glorifier, oui — mais en disant aussi ce que la grandeur coûte à ceux qu'elle écrase.
Je n'ai pas peint un triomphe sans larmes.
—Avant l'Énéide, tu avais dédié tes Géorgiques à Mécène. Que dois-tu vraiment à cet ami qui veille sur nos poètes ?
Je lui dois le loisir, qui est le vrai pain des poètes. Sans Mécène, j'aurais dû courir après le client et le procès au lieu de courir après le mot juste. C'est à lui que j'ai parlé en ouvrant le poème : « C'est de toi, Mécène, que je vais chanter l'art de cultiver les champs. » Ces quatre livres sur le blé, la vigne, les abeilles et les bœufs, je les ai limés comme on aiguise une faux — pour montrer que l'Italie se tient par le travail des champs autant que par les armes. Toi et lui, vous m'avez donné le temps ; moi, je n'avais que ma patience à donner en retour. Le mécénat n'achète pas des vers, Auguste : il achète des années de silence pour les faire mûrir.
Le mécénat n'achète pas des vers : il achète des années de silence pour les faire mûrir.

—Je t'ai souvent fait demander tes vers nouveaux. Comment travailles-tu, toi, quand nul ne te regarde ?
Je travaille comme une ourse, dit-on en riant à Rome : je lèche mes vers jusqu'à leur donner forme. Au petit jour, quand l'air est frais et la maison muette, je dicte une foule de lignes, large coulée, sans frein. Puis vient le long supplice : je passe la journée à en retrancher, à raboter, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une poignée que j'ose garder. Certains matins je dicte cinquante vers et le soir j'en ai sauvé trois. Tu m'as parfois pressé d'aller plus vite ; mais un vers qu'on bâcle se voit comme une fissure dans le marbre. Mieux vaut peu de pierres bien taillées qu'un mur qui s'écroule à la première pluie.
Certains matins je dicte cinquante vers et le soir j'en ai sauvé trois.
—Douze années sur une seule œuvre, et tu la juges encore indigne. Qu'est-ce qui, dans ce poème, ne te laisse aucun repos ?
C'est qu'il grandit plus vite que je ne peux le finir. Chaque livre que j'achève en ouvre trois autres ; Énée descend aux Enfers et j'y descends avec lui sans savoir si je remonterai. Il me reste des combats que je n'ai qu'esquissés, des transitions qui grincent, une fin que je sens sans la tenir. Un sculpteur peut s'arrêter quand le marbre lui résiste ; le poète, lui, entend toujours le vers meilleur qui se dérobe derrière celui qu'il a écrit. Voilà pourquoi je voulais le feu : non par dégoût, mais parce que je l'aime trop pour le laisser boiteux. On n'abandonne pas un enfant à la rue parce qu'il n'a pas fini de grandir — on le cache, ou on le pleure.
Le poète entend toujours le vers meilleur qui se dérobe derrière celui qu'il a écrit.
—À ma cour, on te couronnerait volontiers de laurier parmi les premiers. Que représente pour toi cet honneur des poètes ?
Le laurier est l'arbre d'Apollon, et je l'honore comme tel — mais sur mon front, il me gêne plus qu'il ne me pare. Je n'écris pas pour la couronne ; j'écris parce qu'un vers mal venu me tient éveillé la nuit. Les bains, les banquets où l'on récite à voix haute pour s'attirer des applaudissements, tout cela me fatigue avant même d'y entrer. Garde tes lauriers pour ceux qui savent en jouir dans la lumière. Moi, mon seul honneur sera qu'un jour, peut-être, un laboureur dans un champ de l'Italie murmure un de mes vers sans savoir qu'il est de moi. Cet anonymat-là vaut toutes les couronnes que ta cour pourrait me tresser.
Mon seul honneur sera qu'un laboureur murmure un de mes vers sans savoir qu'il est de moi.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Virgile. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


