Imaginary interview with Audre Lorde
by Charactorium · Audre Lorde (1934 — 1992) · Literature · Philosophy · 6 min read

Fin d'après-midi à Staten Island, dans un appartement où les livres débordent des étagères et où des masques d'Afrique de l'Ouest veillent au-dessus de la machine à écrire. Audre Lorde nous reçoit une tasse à la main, la voix grave, l'œil vif. Dehors, la lumière décline sur New York ; elle, elle parle comme on allume un feu.
—Vous répétez que la poésie n'est pas un ornement. Comment cette conviction est-elle née en vous ?
Elle est née avant même que j'aie mes propres mots. Ma mère avait la vue très faible, et c'est en me montrant des mots dans des livres illustrés qu'elle m'a appris à lire, ici à New York, dans une famille venue de Grenade. Enfant, je ne savais pas dire ce que je ressentais, alors je récitais des poèmes appris par cœur — je parlais par la bouche des autres avant d'avoir la mienne. C'est pour cela que j'ai écrit, en 1977, ces mots dans Poetry Is Not a Luxury : « For women, then, poetry is not a luxury. It is a vital necessity of our existence. » Pour une femme noire, nommer sa vie n'est pas un loisir de salon. C'est respirer. C'est survivre.
Je parlais par la bouche des autres avant d'avoir la mienne.
—Pourquoi accordez-vous tant d'importance au fait de rompre le silence ?
Parce que le silence ne m'a jamais protégée, et il ne vous protégera pas non plus. J'ai porté cette idée à la tribune du Modern Language Association, dans The Transformation of Silence into Language and Action : « I have come to believe over and over again that what is most important to me must be spoken, made verbal and shared, even at the risk of having it bruised or misunderstood. » On croit qu'en se taisant on se met à l'abri ; on ne fait que mourir un peu chaque jour, en soi. J'ai vu trop de femmes avaler leur colère jusqu'à s'en rendre malades. Écrire dans mes carnets, le matin, avant que la maison ne s'éveille, c'était ma manière de refuser cette lente disparition. La parole peut être meurtrie, soit. Le silence, lui, est déjà une petite mort.
Le silence ne m'a jamais protégée, et il ne vous protégera pas non plus.
—Vous avez forgé un mot pour désigner votre livre le plus personnel. Que raconte ce terme, biomythography ?
Zami, en 1982, ne rentrait dans aucune case, alors j'ai fabriqué la case moi-même. Ce n'est pas tout à fait une autobiographie, pas tout à fait un roman : c'est ma vie tissée de mythe, mon enfance à Harlem cousue aux déesses que je porte en moi. J'appelle cela biomythography, parce qu'un être humain n'est pas seulement une suite de dates ; il est aussi les figures qui le hantent, les mères réelles et les mères légendaires. Déjà dans The Black Unicorn, en 1978, j'étais allée puiser chez les déesses yoruba, dans cette spiritualité africaine qui me reliait à une lignée plus vaste que ma seule biographie. Raconter sa vie, pour moi, c'est refuser qu'on la réduise à un état civil.
Un être humain n'est pas seulement une suite de dates ; il est aussi les figures qui le hantent.
—Vous êtes née d'une famille grenadine à Harlem. En quoi cette double appartenance nourrit-elle votre écriture ?
Chez moi, sur les étagères, il y a des photographies de mes parents caribéens, et je ne les regarde pas comme de simples souvenirs : elles sont le pont entre deux rives. Je suis une fille de Harlem et une fille de Grenade, américaine et insulaire à la fois, et longtemps on m'a demandé de choisir. J'ai refusé. C'est cette tension même que j'explore dans Zami — comment une femme peut être plusieurs choses sans se trahir. Je portais des tissus d'Afrique de l'Ouest, du wax, des boubous, non par déguisement mais parce que le vêtement, lui aussi, dit d'où l'on parle. La diaspora n'est pas une perte pour moi : c'est un héritage démultiplié, une manière d'appartenir à plusieurs mondes en même temps.
La diaspora n'est pas une perte : c'est un héritage démultiplié.
—Que vouliez-vous dire par cette formule devenue célèbre sur les outils du maître ?
En 1979, dans une conférence féministe à New York, je me suis levée devant une salle de femmes majoritairement blanches qui parlaient de sororité tout en oubliant les femmes noires, pauvres, lesbiennes. Je leur ai dit : « For the master's tools will never dismantle the master's house. They may allow us temporarily to beat him at his own game, but they will never enable us to bring about genuine change. » On ne défait pas un système d'oppression avec les instruments mêmes qui l'ont bâti. Si votre féminisme reproduit les exclusions du monde qu'il prétend combattre, il ne bâtit qu'une nouvelle prison, mieux meublée. J'ai réuni ce texte et d'autres dans Sister Outsider, en 1984, parce que ces idées devaient circuler, être discutées, et non rester au seuil d'une seule salle.
Si votre féminisme reproduit les exclusions du monde qu'il combat, il ne bâtit qu'une nouvelle prison.

—On dit que vous pensiez le croisement des oppressions bien avant qu'un mot ne le désigne. Comment viviez-vous cela ?
Je n'avais pas de terme savant, je n'avais que ma vie. J'étais noire, femme, lesbienne, mère, poétesse — et on me demandait sans cesse de découper cette personne en tranches, de militer pour la race un jour et pour les femmes le lendemain. Mais je ne me réveille pas noire le lundi et femme le mardi. Le racisme et le sexisme s'entrelacent dans une même journée de ma vie, et c'est de cet entrelacement que je parle dans Sister Outsider. Ce qu'une juriste nommera plus tard intersectionnalité, je le vivais dans ma chair, dans les regards biaisés, dans les silences des salles où l'on m'accueillait à moitié. Nommer une seule de mes appartenances, c'était toujours en trahir une autre.
Je ne me réveille pas noire le lundi et femme le mardi.
—En 1984, un voyage en Allemagne a pris une tournure inattendue. Vous souvenez-vous de cette rencontre ?
Oui, très bien. En Allemagne de l'Ouest, j'ai rencontré des femmes afro-allemandes qui, pour certaines, ignoraient qu'il existait autour d'elles une communauté noire dans leur propre pays. Elles vivaient dispersées, chacune se croyant l'exception, l'unique. J'ai reconnu là une solitude que je connaissais trop bien. Je leur ai dit ce que je me dis toujours à moi-même : votre histoire compte, écrivez-la, ne laissez personne d'autre la raconter à votre place. De ces conversations est né un mouvement, celui qu'elles ont appelé Afro-Deutsch, et un livre collectif, Farbe bekennen, en 1986. Je n'ai rien créé ; j'ai seulement tenu un miroir. Le reste, ces femmes l'ont fait elles-mêmes, avec un courage qui m'a bouleversée.
Je n'ai rien créé ; j'ai seulement tenu un miroir.

—Vous voyagez, vous enseignez, vous rassemblez. Diriez-vous que votre combat dépasse les frontières américaines ?
Il l'a toujours été, même quand je l'ignorais. L'oppression ne s'arrête pas aux douanes, et la libération non plus. Quand j'ai encouragé ces femmes de Berlin à écrire, quand je reçois chez moi, à Staten Island, des militantes autour d'une conversation qui déborde jusque tard dans la nuit, je fais la même chose : je relie des solitudes. Le microphone d'un podium, dans une conférence, n'est pas différent de ma cuisine où l'on parle et où l'on mange ensemble — l'un et l'autre servent à ce que des voix qu'on n'entend jamais s'entendent enfin les unes les autres. Je crois profondément que nos différences, si nous osons les nommer, deviennent une force plutôt qu'un mur.
L'oppression ne s'arrête pas aux douanes, et la libération non plus.
—En 1980, la maladie fait irruption. Comment avez-vous décidé de la mettre en mots ?
Le diagnostic est tombé comme une gifle : cancer du sein, mastectomie. J'avais tenu des journaux intimes depuis l'adolescence, et c'est vers eux que je me suis tournée, non pour me consoler, mais pour comprendre. J'y ai noté ce que j'ai plus tard publié dans The Cancer Journals : « I had to examine, in my dreams as well as in my immune-function tests, the devastating effects of overextension. » La maladie m'obligeait à regarder en face jusqu'à quoi je m'étais épuisée. Faire de mes carnets de malade un livre, c'était refuser que ce corps, ce combat, restent honteux et cachés. J'ai transformé une chambre d'hôpital en atelier. Écrire fut, là encore, mon acte de survie.
J'ai transformé une chambre d'hôpital en atelier.
—Vous avez refusé de dissimuler votre mastectomie sous une prothèse. Pourquoi ce choix, qui vous a valu des critiques ?
Parce qu'on m'a proposé, à la sortie de l'hôpital, une petite prothèse rose comme on offre un pansement à une enfant — pour que les autres n'aient pas à voir, pour que je redevienne « présentable ». J'ai refusé. Mon corps marqué n'était pas une obscénité à cacher ; il était la preuve d'une bataille livrée et, pour l'heure, survécue. On m'a reproché ce choix, on a trouvé cela exhibitionniste, agressif même. Mais dissimuler ma cicatrice, c'était accepter que la souffrance des femmes reste invisible, individuelle, muette. Dans The Cancer Journals, j'ai voulu que d'autres femmes, seules face au miroir, sachent qu'elles avaient le droit d'exister entières, cicatrices comprises. Le silence, encore, n'aurait sauvé personne.
Mon corps marqué n'était pas une obscénité à cacher ; il était la preuve d'une bataille survécue.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Audre Lorde's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


