Imaginary interview with Averroes
by Charactorium · Averroes (1126 — 1198) · Philosophy · 5 min read
C'est dans les jardins de l'Alcázar de Séville, où murmure une fontaine sous les orangers, qu'Abu Yaqub Yusuf convoque de nouveau Averroès en cette fin d'été 1180. Onze ans ont passé depuis le jour où Ibn Tufayl présenta le philosophe à la cour, et le calife n'a rien perdu de sa curiosité pour les questions que la foule jugerait dangereuses. La lumière décline sur les arcs outrepassés tandis qu'un serviteur dépose un plateau de figues. Le souverain veut entendre, de la bouche même du cadi, où en sont les commentaires d'Aristote qu'il lui a jadis commandés.
—Abu Bakr, te souviens-tu du jour où Ibn Tufayl t'amena devant moi ? Tu semblais redouter ma première question sur l'éternité du ciel.
Comment l'oublierais-je, Commandeur des croyants ? J'étais pétrifié. Tu m'as demandé si le ciel était créé ou éternel de toute éternité, et je n'osais avouer ce que pensaient les philosophes, de peur du kalam et de ses gardiens. C'est toi qui m'as sauvé : tu as exposé toi-même les arguments d'Aristote, de Platon, des théologiens, avec une science qui m'a stupéfié. J'ai compris alors que je servais un prince qui ne craignait pas la raison. Quand tu m'as confié de rendre clairs les livres du Sage, parce que leur langue était obscure, tu m'as donné l'œuvre de ma vie. Sans cette journée, je serais resté un cadi parmi d'autres.
Tu m'as donné l'œuvre de ma vie : rendre clairs les livres du Sage.
—Ces Commentaires que je t'ai commandés, où en es-tu ? On me dit que tu en rédiges de trois sortes.
C'est exact, mon seigneur. Pour chaque traité d'Aristote, je compose trois niveaux : le grand commentaire, où je cite le texte phrase à phrase et l'explique ligne à ligne ; le moyen, qui paraphrase et éclaire ; le petit, qui résume pour l'étudiant pressé. J'ai traité la Physique, l'Âme, la Métaphysique, et je poursuis. Aristote demeure pour moi la limite extrême de l'intellect humain, une perfection donnée par la providence divine. Ma tâche n'est pas d'inventer, mais de dégager sa pensée des erreurs que les traducteurs et les gloses ont accumulées. C'est un labeur de patience, que je mène la nuit, à la lampe, quand les affaires du tribunal m'en laissent le loisir.
—Beaucoup à ma cour murmurent que la falsafa éloigne de la Loi. Toi qui es juge, comment réponds-tu à ce reproche ?
Je réponds, Prince, que la Loi elle-même nous l'ordonne. Dans mon Fasl al-Maqal, mon Discours décisif, je montre que l'étude des livres des Anciens est obligatoire selon la Loi religieuse, car leur but est précisément celui que la Révélation nous incite à poursuivre : connaître Dieu par ses créatures. La vérité ne saurait contredire la vérité. Quand la lettre du texte sacré semble s'opposer à la démonstration, c'est qu'il faut l'interpréter, et cette interprétation, l'ijtihad, revient à ceux qui en sont capables. Le vulgaire suivra la lettre, le théologien ses arguments, et le philosophe la démonstration : chacun atteint Dieu par la voie de son entendement. Refuser la philosophie, c'est désobéir à la Loi.
L'étude des livres des Anciens est obligatoire selon la Loi, car la vérité ne contredit pas la vérité.
—Tu distingues donc trois voies vers Dieu. N'est-ce pas réserver la sagesse à une élite, au détriment du croyant simple ?
Nullement, Commandeur des croyants. Je ne retire rien au croyant simple : sa foi est entière et le mène au salut. Je dis seulement qu'on ne doit pas lui imposer les démonstrations qu'il ne comprend pas, ni livrer au vulgaire les interprétations subtiles qui troubleraient sa certitude. C'est le tort des théologiens du kalam : ils étalent en public des disputes qui sèment le doute et divisent la communauté. La médecine d'un savoir doit être dosée selon le malade. À chacun la nourriture qu'il peut digérer. La Loi est sage précisément parce qu'elle s'adresse à tous par des images que le philosophe lit comme des vérités voilées.

—On lit beaucoup, jusqu'en Orient, le défunt Al-Ghazali et son Incohérence des philosophes. Tu lui as répondu, dit-on, avec une vigueur peu commune.
J'y ai consacré tout un livre, mon seigneur : le Tahafut al-Tahafut, l'Incohérence de l'Incohérence, où je le réfute point par point. Al-Ghazali accuse les philosophes d'impiété parce qu'ils affirment que le feu brûle par sa nature, que la cause produit son effet. Mais nier la causalité naturelle, c'est nier l'ordre même que Dieu a instauré dans sa création ! Si rien ne dépendait de rien, il n'y aurait plus de science, plus de médecine, plus de sagesse possible. La connaissance de Dieu passe par la connaissance de ses créatures et des lois qu'Il leur a données. En voulant défendre la toute-puissance divine, Al-Ghazali la rabaisse à un caprice. Je défends Dieu mieux que lui : en montrant la cohérence de son œuvre.
Nier la causalité naturelle, c'est nier l'ordre même que Dieu a instauré dans sa création.
—N'as-tu pas crainte qu'on te juge comme tu juges Al-Ghazali, et qu'on retourne contre toi l'accusation d'impiété ?
La crainte ne doit pas faire taire la vérité, Prince — mais je ne suis pas imprudent. Je n'écris pas pour la foule ces matières délicates ; je les réserve à ceux qui ont reçu la formation nécessaire. Sous ta protection, je puis penser librement, et je sais ce que je dois à ta bienveillance. Mais les temps ne sont pas toujours sereins, et les gardiens de la lettre veillent. Je m'efforce donc de toujours montrer que ma philosophie sert la Loi et ne la combat point. Tant que régnera un prince qui sait, comme toi, exposer les arguments des Anciens, la sagesse aura sa demeure en al-Andalus. Que Dieu prolonge ton règne.
—Tu es grand cadi de Cordoue, charge que portèrent ton père et ton aïeul. Comment concilies-tu le tribunal le jour et la philosophie la nuit ?
Avec peu de sommeil, mon seigneur ! L'après-midi, je siège au tribunal, je tranche les litiges selon le droit malékite, je reçois les plaideurs et règle les affaires de la communauté. Cette charge me vient de mon père et de mon grand-père ; elle est l'honneur de ma maison. Mais dès la prière du maghrib accomplie, je reprends le calame et je ne le quitte qu'au cœur de la nuit, à la lumière d'une lampe à huile. J'ai écrit le Bidayat al-Mujtahid pour les juristes, exposant les divergences des écoles, et mes commentaires pour les philosophes. On dit que je n'ai cessé d'écrire que deux jours dans ma vie : celui de mes noces et celui de la mort de mon père. Le reste appartient au travail.
Je n'ai cessé d'écrire que deux jours : celui de mes noces et celui de la mort de mon père.
—Tu es aussi mon médecin, et l'auteur d'une grande somme médicale. La médecine n'est-elle pour toi qu'un délassement loin d'Aristote ?
Bien au contraire, Commandeur des croyants : c'est la sœur de la philosophie. Dans mon Colliget, mon encyclopédie en sept livres, je soutiens que la médecine n'est pas un art conjectural mais une science fondée sur des principes certains. Le médecin doit connaître les causes générales des maladies avant de traiter le cas particulier — comme le philosophe remonte des effets aux causes. J'y commente Galien, ce grand maître grec, comme je commente Aristote ailleurs. Veiller sur ton corps, Prince, et veiller sur la vérité procèdent du même soin de l'ordre que Dieu a mis dans les choses. Le corps et l'âme obéissent à des lois ; les comprendre, c'est servir à la fois le souverain et la science.
—Une dernière question, mon ami, avant que la nuit ne tombe sur ces jardins : qu'attends-tu de toute cette œuvre que je t'ai commandée ?
J'attends qu'elle dure plus que moi, Prince. Que les hommes qui viendront, en quelque langue qu'ils lisent, trouvent dans mes commentaires un chemin clair vers la pensée du Sage, débarrassé des fautes et des obscurités. Je ne cherche pas la gloire mais la transmission : que la falsafa ne s'éteigne pas en al-Andalus comme une lampe qu'on oublie de nourrir. Toi qui m'as un jour mis à l'aise quand je tremblais, tu sais que la pensée a besoin d'être protégée pour fleurir. Si mes livres aident un seul homme à connaître Dieu par la raison qu'Il lui a donnée, alors mes nuits de veille n'auront pas été vaines. C'est tout ce qu'un commentateur peut espérer.
Que la falsafa ne s'éteigne pas en al-Andalus comme une lampe qu'on oublie de nourrir.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Averroes's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



