Imaginary interview with Bartolina Sisa
by Charactorium · Bartolina Sisa (1750 — 1782) · Politics · Military · 6 min read

Sur les crêtes de Pampahasi, au-dessus de La Paz assiégée, le vent de l'Altiplano fait claquer les mantas. Une femme en pollera nous reçoit près d'un feu de bivouac, une chuspa de feuilles de coca à la ceinture, l'œil rivé sur la ville en contrebas. Elle parle aymara, mais accepte, pour nous, de dérouler sa mémoire.
—On vous présente souvent comme une guerrière, mais d'où venez-vous, avant les armes ?
Je suis née à Sica Sica, dans la province d'Aroma, dans une famille de commerçants de coca. Enfant, j'ai appris à compter les arrobas de feuilles avant d'apprendre à me battre, à suivre les sentiers de l'Altiplano d'un ayllu à l'autre, ma chuspa pleine, mâchant la coca contre le froid des 3 600 mètres. On croit que le commerce est une chose paisible. Nous, il nous a appris les routes, les gens, les silences qu'il faut garder. Quand la révolte est venue, ces mêmes chemins de la coca ont porté nos messages, et le carnet de comptes de mon foyer cachait plus que des chiffres. Un marchand voit tout et n'éveille aucun soupçon : voilà l'arme qu'on ne m'avait pas donnée, et que j'avais depuis toujours.
Un marchand voit tout et n'éveille aucun soupçon : voilà l'arme qu'on ne m'avait pas donnée.
—Comment en êtes-vous venue à commander vous-même des hommes au combat ?
Mon époux, Túpac Katari, tenait le nord de La Paz. On m'a confié le sud. Non par faveur d'épouse : parce que je connaissais les collines de Pampahasi et de Churubamba mieux que quiconque, et que d'en haut on tient une ville comme on tient un oiseau dans la main. Le gouverneur Segurola écrivait, paraît-il, que « la femme gouvernait les Indiens du sud » — qu'il l'ait écrit avec dépit me réjouit encore. Cent neuf jours nous avons serré cette ville. Depuis les crêtes, mes contingents lançaient la pierre à la honda, coupaient les vivres, refluaient et revenaient comme la marée. Un homme qui commande depuis la plaine ne voit que la poussière devant lui. Moi, je voyais toute La Paz respirer sous mes pieds.
D'en haut on tient une ville comme on tient un oiseau dans la main.
—Diriger un siège aux côtés de votre mari, comment cela se partageait-il concrètement ?
Nous étions deux têtes d'un même corps. Katari frappait au nord, moi au sud, et entre nous couraient les éclaireurs et le son grave du pututo qui portait nos ordres d'une montagne à l'autre. Le matin, je passais mes positions à dos de lama, j'écoutais les responsables de secteur, je réglais le ravitaillement avant que les combattants ne prennent la crête. Le soir, on comparait ce que chacun avait vu de sa hauteur. Les chroniqueurs espagnols s'étonnaient qu'une femme dirige des milliers d'hommes — leur étonnement était déjà une défaite pour eux. Chez nous, l'ayllu décide ensemble, et celui qui sait commander est écouté, homme ou femme. Cette division du ciel entre nous deux a tenu la ville étranglée bien plus longtemps qu'ils ne l'auraient cru possible.
Nous étions deux têtes d'un même corps : lui au nord, moi au sud.
—Que répondez-vous à ceux qui ne voient dans le rôle des femmes qu'un travail d'arrière-garde ?
Qu'ils essaient donc de faire la guerre sans nous, pour voir. Avant l'aube, quand je priais la Pachamama et mâchais ma coca contre le gel, ce sont des femmes que j'organisais : celles qui portaient l'eau et le chuño aux positions, celles qui soignaient les blessés au bivouac, celles qui passaient de front en front avec un message qu'aucun soldat n'aurait deviné sous une manta. Ce réseau-là, invisible, est la colonne vertébrale de tout siège. Coupez le ravitaillement, et l'armée la plus brave se défait en trois jours. On chantera peut-être le nom des chefs et l'on oubliera ces femmes ; ce serait une injustice de plus. Sans elles, mes hommes sur les crêtes n'auraient été que des affamés jetant des pierres.
Qu'ils essaient donc de faire la guerre sans nous, pour voir.
—Comment ce réseau de femmes tenait-il face à une armée organisée ?
Par la patience et par la connaissance du pays. Une soldatesque espagnole voit une paysanne descendre au marché avec sa chuspa et son panier ; elle voit une servante, pas une messagère. C'est notre force : ils nous regardaient sans nous voir. Mes femmes connaissaient chaque sentier de l'Altiplano, chaque source, chaque ayllu prêt à cacher un blessé ou un homme traqué. Nous transmettions les ordres, nous rapportions les mouvements de la garnison, nous nourrissions la révolte depuis l'intérieur même de leurs certitudes. Les hommes savaient tenir une crête un jour ; nous savions tenir un pays des mois durant. On a longtemps écrit cette guerre comme celle des seuls chefs. Mais une révolte qui dure se nourrit chaque matin, et ce sont des mains de femmes qui la nourrissaient.
Ils nous regardaient sans nous voir : c'était toute notre force.

—On raconte que vous refusiez de changer de tenue pour le combat. Pourquoi ce choix ?
Parce que ma pollera n'est pas un vêtement, c'est une réponse. Ils voulaient que nous devenions comme eux, que nous cachions ce que nous sommes sous des habits de ville ou de servante chrétienne. J'ai combattu en pollera de laine de lama aux couleurs vives, la manta épinglée sur la poitrine, le chapeau à bords plats, comme ma mère et sa mère avant elle. Que le combattant qui me suivait me voie de loin, reconnaisse dans mon habit son propre peuple, et se souvienne pour qui il lançait la pierre. Sous la wiphala aux carrés de couleur, une femme habillée en aymara vaut plus qu'un discours. Se dissimuler, c'eût été leur donner raison avant même la bataille. Je n'ai jamais voulu leur faire ce cadeau.
Ma pollera n'est pas un vêtement, c'est une réponse.
—Que représentait pour vos combattants ce drapeau que vous dressiez sur les hauteurs ?
La wiphala dit ce qu'un ordre crié ne peut dire : que nous ne sommes pas une horde, mais des peuples, chacun avec sa terre, ses couleurs, sa place dans un même damier. Quand ils la voyaient flotter sur les crêtes de Churubamba, mes gens savaient que là se tenait un commandement des leurs, pas une bannière de roi étranger. Avant l'assaut, nous déposions nos offrandes à la Pachamama, la Terre-Mère qui porte tout ; les récits de mon peuple m'ont même donné un nom, Kurusa Wara, l'Étoile de la Croix. Un drapeau, une prière, un vêtement : les Espagnols riaient de tout cela comme de superstitions. Ils n'ont jamais compris qu'un homme qui sait pourquoi il se bat vaut dix soldats payés à la solde.
La wiphala dit ce qu'un ordre crié ne peut dire.

—Vous souvenez-vous du moment où tout a basculé, où vous avez été prise ?
Janvier 1782. Nous n'avons pas été vaincus par leurs armes, mais par une bouche des nôtres : une trahison dans nos propres rangs. On m'a livrée. Quelques semaines plus tôt, on m'avait déjà pris Katari, capturé et écartelé du côté de Peñas, non loin d'ici — apprendre sa mort depuis un cachot est une chose que je ne souhaite à personne. Ils m'ont promenée dans La Paz enchaînée, coiffée d'une couronne d'épines et d'insignes de fausse royauté, pour rire de nous, pour montrer aux Indiens ce que devient une reine de révoltés. Ils croyaient m'humilier. Mais un peuple qui voit défiler sa martyre ne baisse pas les yeux : il grave le visage dans sa mémoire. Leur cortège de honte est devenu, malgré eux, un couronnement.
Leur cortège de honte est devenu, malgré eux, un couronnement.
—Depuis votre prison, on vous a pressée de livrer les vôtres. Qu'est-ce qui vous a retenue ?
Que me restait-il, sinon le silence ? Ils avaient mes fers, ils auraient bientôt ma vie ; ils n'auraient pas mes réseaux. Chaque nom que j'aurais lâché, c'était un sentier de la coca livré, une femme messagère au bout d'une corde, un ayllu brûlé. J'ai porté les comptes de nos marchés assez longtemps pour savoir ce que vaut une information : tout. Alors je n'ai rien donné. Ils pensaient qu'en abattant Katari puis en me brisant, la révolte s'effondrerait d'elle-même — leur vice-roi l'a écrit au Roi d'Espagne, à ce qu'on m'a rapporté. Mais on ne tue pas une idée en tuant deux corps. Tant que je me taisais, la résistance respirait encore. Mon dernier commandement n'a pas été un ordre : ce fut une bouche fermée.
Mon dernier commandement n'a pas été un ordre : ce fut une bouche fermée.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise dans un siècle, que voudriez-vous qu'on retienne ?
Je ne sais pas ce que deviendront ces terres. Peut-être qu'un jour, sur cet Altiplano autour du lac Titicaca, des enfants aymaras ne paieront plus le tributo ni ne partiront mourir dans la mita. Je ne le verrai pas. Mais si l'on doit se souvenir de moi, que ce ne soit pas comme d'une veuve pleurant son mari. Qu'on dise : elle était fille de marchands de coca de Sica Sica, elle a tenu le front sud, elle a nourri la révolte par ses réseaux de femmes, et elle est morte la bouche close. Le reste — les honneurs, les drapeaux qu'on brandira peut-être — appartient à ceux qui viendront. Moi, j'ai fait ce qu'un être humain peut faire debout : refuser de plier. La Pachamama fera le reste.
J'ai fait ce qu'un être humain peut faire debout : refuser de plier.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Bartolina Sisa's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


