Imaginary interview

Imaginary interview with Carl von Linnaeus

by Charactorium · Carl von Linnaeus (1707 — 1778) · Sciences · 6 min read

Imaginary interview generated by AI from documented sources.

Été 1758, à Hammarby, son domaine de campagne à quelques verstes d'Uppsala. Le vieux naturaliste nous reçoit entre deux parterres, une loupe pendue au cou, encore vêtu de l'habit de terrain. Derrière lui, le petit musée qu'il a fait bâtir loin des feux abrite quatorze mille plantes séchées ; il parle bas, l'œil vif, comme s'il craignait de déranger une floraison.

Comment garde-t-on le souvenir d'une expédition aussi rude que celle de Laponie ?

On la garde dans les jambes, monsieur. 1732, j'avais vingt-cinq ans, et j'ai parcouru près de quatre mille six cents kilomètres en cinq mois, à pied le plus souvent, parfois à cheval, à travers des marécages où l'on enfonce jusqu'au genou. J'ai vu le soleil de minuit briller sur des fleurs qui n'éclosent que sous cette lumière perpétuelle. Un jour, traversant une rivière en crue, j'ai bien cru me noyer ; l'eau m'a pris jusqu'à la poitrine et la monture tremblait. De ce voyage je rapportai une centaine d'espèces nouvelles, mes carnets noircis de croquis, et ma Flora Lapponica. J'en rapportai aussi un costume sami que je porte encore avec orgueil : il dit mieux que tout discours ce que coûte la connaissance du Nord.

On garde une expédition dans les jambes, monsieur.

Que cherchiez-vous au juste dans ces terres arctiques que personne ne voulait explorer ?

Je cherchais ce que nul herbier de cabinet ne pouvait me donner : la plante vivante, sur son sol, telle que Dieu l'a posée. La Société royale des sciences d'Uppsala m'avait accordé une petite bourse, et je suis parti seul ou presque, avec ma presse à plantes et ma loupe. J'ai vécu chez les Samis, goûté leur lait de renne, noté l'usage qu'ils font des herbes pour se soigner. Un naturaliste qui ne quitte jamais sa chaire ne décrit que des cadavres pressés ; moi je voulais saisir la nature en mouvement, ses étamines ouvertes au vent du pôle. Cette terre rude m'a appris la patience, et m'a forgé une réputation d'explorateur que mes seuls livres n'auraient jamais bâtie.

Un naturaliste qui ne quitte jamais sa chaire ne décrit que des cadavres pressés.

Pourquoi tenir tant à ce que chaque plante ne porte que deux mots latins ?

Parce que le désordre des noms était une tour de Babel, monsieur. Avant moi, une seule fleur traînait dix appellations différentes selon les pays, des phrases entières en guise de nom. Quel esprit pouvait s'y retrouver ? Dans ma Philosophia Botanica, en 1751, j'ai posé la règle : le nom de chaque plante doit être composé de deux mots, le premier désignant le genre, le second l'espèce. Deux ans plus tard, mon Species Plantarum l'appliquait à plus de sept mille trois cents espèces végétales. Le naturaliste de Pékin et celui de Paris peuvent désormais se comprendre d'un seul regard. J'ai voulu donner à la création un langage commun, simple comme une clef qui ouvre toutes les serrures.

Avant moi, une seule fleur traînait dix noms selon les pays — une tour de Babel.

Quelle ambition se cache derrière votre devise « Deus creavit, Linnaeus disposuit » ?

Une ambition que d'aucuns jugeront démesurée, et qu'ils n'auront pas tort de juger telle. Dieu a créé, Linné a organisé : je n'ai jamais prétendu façonner le monde, seulement le mettre en ordre. Quand j'ai publié la première édition de mon Systema Naturae aux Pays-Bas, en 1735, j'ai voulu ranger les trois règnes — animal, végétal, minéral — comme on range une bibliothèque, en classes, ordres, genres et espèces. Le règne végétal, je l'ai divisé en vingt-quatre classes selon le nombre d'étamines. Certains m'ont reproché cet orgueil de tout vouloir classer ; je leur réponds que mettre de l'ordre dans l'œuvre du Créateur, c'est encore une manière de l'adorer. Douze fois j'ai révisé cet ouvrage de mon vivant.

Mettre de l'ordre dans l'œuvre du Créateur, c'est encore une manière de l'adorer.

Vous souvenez-vous de la décision de ranger l'être humain parmi les primates ?

Je m'en souviens d'autant mieux qu'elle me valut bien des reproches. Dans la dixième édition de mon Systema Naturae, en 1758, j'ai placé l'homme parmi les primates et l'ai nommé Homo sapiens. L'Europe chrétienne en fut scandalisée : placer la créature faite à l'image de Dieu aux côtés du singe, quel sacrilège ! Mais je mets quiconque au défi de me montrer, par les seules règles de l'anatomie, un caractère qui sépare nettement l'homme du singe. Je ne le trouve pas. Ma loupe ne ment pas, et ma méthode ne connaît pas l'exception de complaisance. J'ai rangé l'homme où la nature le range, non où la vanité voudrait le mettre. La controverse ne s'est pas éteinte, et je doute qu'elle s'éteigne de sitôt.

J'ai rangé l'homme où la nature le range, non où la vanité voudrait le mettre.
Statue of carl von linne carolus linnaeus
Statue of carl von linne carolus linnaeusWikimedia Commons, Public domain — Rosendahl

N'avez-vous pas craint la colère des théologiens en faisant ce choix ?

La crainte, monsieur, est mauvaise conseillère pour un naturaliste. Je suis fils de pasteur, j'ai grandi à Råshult dans un presbytère, et nul ne m'accusera de mépriser le Créateur — je n'ai cessé de chanter son ordre. Mais la dévotion ne doit pas commander à la classification. Si je devais écarter l'homme des primates par seule prudence, je trahirais la méthode même qui fait la valeur de mon Systema Naturae. J'ai donc tenu bon, en m'appuyant sur ce que ma loupe et mes dissections me montraient. Les docteurs ont murmuré, le roi Frédéric Ier ne m'en a pas moins anobli l'année d'avant. On peut donc, voyez-vous, déranger les esprits et conserver les faveurs.

La dévotion ne doit pas commander à la classification.

On raconte que vos sorties botaniques tournaient à la fête. Qu'en était-il vraiment ?

C'était vrai, et j'en garde une joie d'enfant ! À Uppsala, mes herborisations rassemblaient parfois jusqu'à deux cents participants. Nous partions dès le matin dans la campagne, ma loupe au cou, et chacun courait débusquer une plante, un insecte, un nid. On criait Vivat Linnaeus ! quand une espèce rare se laissait prendre, et la troupe rentrait en ville au son des tambours et des cors, comme une armée victorieuse. Le recteur, dit-on, fronçait le sourcil devant tant de tapage. Mais je tiens qu'une science qu'on aime se retient mieux qu'une science qu'on subit. Mes cours en latin remplissaient l'amphithéâtre d'étudiants venus de toute l'Europe ; ces herborisations en étaient le prolongement joyeux, la botanique descendue dans les prés.

Une science qu'on aime se retient mieux qu'une science qu'on subit.

Que sont devenus ces disciples que vous appeliez vos « apôtres » ?

Ah, mes apôtres… dix-sept jeunes gens que j'ai envoyés aux quatre coins du globe, là où je ne pouvais aller moi-même, pour me rapporter les plantes du monde entier. L'un partit pour le Japon, un autre pour l'Arabie, un autre encore vers les mers du Sud avec les vaisseaux anglais. Ils herborisaient en mon nom, étiquetaient, séchaient, expédiaient leurs caisses vers mon herbier d'Uppsala. Mais ce fut là ma joie et mon tourment : plusieurs ne revinrent jamais. La fièvre, le naufrage, les terres hostiles m'ont pris quelques-uns de ces garçons que j'aimais comme des fils. Chaque spécimen rare qu'ils m'envoyaient enrichissait mon Systema, et chaque mort me serrait le cœur. On ne range pas le monde sans qu'il vous en coûte des vivants.

On ne range pas le monde sans qu'il vous en coûte des vivants.
Portrait of Carl Linnaeus (1707-1778)
Portrait of Carl Linnaeus (1707-1778)Wikimedia Commons, Public domain — Johan Henrik Scheffel

Est-il exact que vous baptisiez certaines plantes pour régler vos comptes ?

Je confesse ce petit travers, et j'en souris encore. Un botaniste nommé Johann Siegesbeck s'était répandu en attaques contre mon système, qu'il jugeait obscène parce que fondé sur les organes sexuels des plantes — les étamines et les pistils, mâles et femelles d'une même fleur. Le bonhomme criait au scandale. Je lui ai donc dédié une petite herbe rampante, malodorante et sans grâce : la Siegesbeckia. Que celui qui salit mon œuvre porte le nom d'une plante puante ! À l'inverse, j'ai honoré mes amis en gravant leur nom dans la flore éternelle. Voyez-vous, ma loupe sert à observer la nature, mais la nomenclature, elle, sert aussi à se souvenir — des fidélités comme des perfidies.

Que celui qui salit mon œuvre porte le nom d'une plante puante !

Pourquoi avoir fondé votre classification sur ce que d'autres trouvaient si choquant ?

Parce que la nature ne rougit pas, monsieur, et que le savant n'a pas à rougir d'elle. J'ai observé, ma loupe à l'œil, que la fleur est l'organe de la génération de la plante : ses étamines et ses pistils sont ses noces. J'ai donc bâti mes vingt-quatre classes du règne végétal sur le nombre et la disposition de ces organes. On m'a accusé d'indécence, comme ce pauvre Siegesbeck, on a parlé de « débauche » dans les jardins. Mais je n'ai fait que lire ce que le Créateur a écrit dans la corolle. Cacher le mécanisme des fleurs par pudeur, ce serait préférer l'aveuglement à la vérité. Ma méthode a tenu, voilà ma réponse aux délicats.

La nature ne rougit pas, et le savant n'a pas à rougir d'elle.

Au soir de votre vie, que souhaitez-vous qu'il reste de toute cette entreprise ?

Je voudrais qu'il reste l'ordre, simplement. Quand je me retire ici, à Hammarby, et que je classe mes spécimens à la lumière du soir, je songe que j'ai donné aux hommes un langage pour nommer chaque herbe du pré et chaque bête des bois. Mon herbier — quatorze mille plantes — n'est rien d'autre qu'un dictionnaire vivant. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans un siècle, j'espérerais que ma nomenclature en deux mots survive à mes querelles et à mes orgueils, qu'un enfant cueillant une fleur puisse encore lui donner son nom de genre et d'espèce. Le reste — l'anoblissement, les foules d'Uppsala, les Vivat — n'est que fumée. Reste la Species Plantarum, et le nom juste posé sur chaque chose.

Mon herbier n'est rien d'autre qu'un dictionnaire vivant.
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