Imaginary interview with Charlotte Brontë
by Charactorium · Charlotte Brontë (1816 — 1855) · Literature · 6 min read
C'est dans le petit salon du presbytère de Haworth, par un après-midi gris de l'hiver 1853, que Ellen Nussey retrouve son amie de toujours. Le feu crépite dans l'âtre, et sur la table traîne encore une plume d'oie près d'un cahier refermé. Elles se connaissent depuis l'école de Roe Head, plus de vingt ans d'amitié et de lettres échangées ; Ellen est venue, comme souvent, chercher la femme que le monde appelle désormais Currer Bell.
—Charlotte, tu te souviens des longues lettres où tu me parlais de vos craintes — pourquoi avoir choisi, avec Emily et Anne, des noms d'homme pour ce recueil de 1846 ?
Toi qui as lu mes confidences avant tout le monde, Ellen, tu sais que ce ne fut pas un caprice. Quand nous avons publié Poems by Currer, Ellis and Acton Bell, nous craignions ce que je crains encore : qu'on ne juge nos vers non pour ce qu'ils valent, mais pour le sexe de leur main. Currer, Ellis, Acton — des noms assez ambigus pour ne rien trahir. Je l'ai écrit à monsieur Lewes : je voudrais que tous les critiques croient Currer Bell un homme, ils seraient plus justes envers lui. Une femme qui prend la plume doit d'abord désarmer le préjugé avant qu'on daigne l'entendre. Le masque ne fut pas une honte, mais une ruse de guerre.
Le masque ne fut pas une honte, mais une ruse de guerre.
—On raconte que ton éditeur a dévoré le manuscrit de Jane Eyre en une journée. Mais dis-moi, d'où t'est venue cette voix d'orpheline qui ose dire 'je' ?
Cette voix, Ellen, je l'ai puisée dans une humiliation que tu connais. Lorsque j'étais gouvernante, entre 1839 et 1841, j'ai éprouvé ce que c'est que d'être instruite et pourtant invisible, traitée comme un meuble utile dans des maisons qui n'étaient pas les miennes. Jane est née de cette colère silencieuse. J'ai voulu une héroïne ni belle ni riche, qui refuse de vendre son intégrité contre le confort. Quand monsieur Smith lut le manuscrit d'une traite, je crois qu'il fut saisi par cela : une femme pauvre qui revendique d'avoir une âme égale à celle des grands. Je ne suis pas un oiseau, et nul filet ne me prend ; je suis un être humain libre, doué d'une volonté indépendante. Voilà tout ce que je voulais qu'on entende.
J'ai voulu une héroïne qui refuse de vendre son intégrité contre le confort.
—Quand je venais à Haworth, jeune fille, je vous voyais griffonner sur ces minuscules cahiers. Comment écriviez-vous, toutes les trois, dans cette maison ?
Ah, Ellen, ces cahiers ! Enfants, Branwell et moi cousions des pages grandes comme la paume pour y enfermer tout le royaume d'Angria, une écriture si fine qu'il fallait presque une loupe. Cette habitude de la nuit, de la plume et de la bougie ne m'a jamais quittée. Plus tard, nous écrivions l'après-midi au coin du feu, chacune sur son manuscrit, sans un mot. Et le soir venait notre rituel le plus cher : nous tournions autour de la table en nous lisant à voix haute nos pages du jour, nous critiquant sans complaisance. Ce cercle de trois sœurs fut mon véritable atelier, ma seule école littéraire. Tu as connu cette pièce pleine de silence laborieux ; tu ne peux savoir combien ce silence était fécond.
Ce cercle de trois sœurs fut mon véritable atelier, ma seule école littéraire.
—Tu m'as si peu parlé de Bruxelles, à ton retour. Pourtant ce séjour à la pension Héger semble hanter tes pages — qu'y as-tu laissé de toi ?
Tu as raison de me le reprocher, Ellen : il est des choses qu'on ne confie pas même à la plus chère amie. J'étudiais le français à la pension Héger, en 1842, et j'y ai connu un maître dont l'esprit m'a éblouie comme aucun. Ce que j'ai éprouvé là, et qui ne fut pas partagé, je n'ai pu le dire qu'en le déguisant en roman. Le Professeur d'abord, refusé partout, puis Villette. Le monde comprend qu'on meure de faim ; bien peu savent ce que c'est que de devenir fou de solitude. C'est cette solitude-là, brûlante au milieu d'une ville étrangère, que j'ai versée dans Lucy Snowe. On m'a crue à Bruxelles studieuse et tranquille ; j'y ai surtout appris la douleur du sentiment qu'on doit taire.
Il est des choses qu'on ne confie pas même à la plus chère amie.
—Charlotte... je n'ose presque évoquer cette année terrible. Branwell, puis Emily, puis Anne, en si peu de mois. Comment as-tu seulement continué à tenir la plume ?
Ne crains pas d'en parler, Ellen — toi seule m'as écrit des mots qui ne sonnaient pas faux. En moins d'un an, de l'automne 1848 au printemps 1849, j'ai vu partir mon frère, puis Emily, puis Anne. La maladie d'Emily est restée gravée en moi au fer rouge ; mais m'y attarder, en pensée comme en récit, n'est pas en mon pouvoir. J'ai porté le deuil strict, ces longues robes noires que tu m'as vues, pendant que la maison se vidait autour de mon père et de moi. Et pourtant j'ai écrit Shirley. Il fallait écrire pour ne pas sombrer ; chaque page était une planche posée sur le gouffre. J'ai dédié ce livre à mes sœurs disparues — c'était tout ce qu'il me restait à leur offrir.
Chaque page était une planche posée sur le gouffre.

—Te souviens-tu de ce voyage à Londres, en 1849, où tu révélas à ton éditeur que Currer Bell n'était qu'une petite femme du Yorkshire ? Que ressentis-tu ?
Quel étrange moment, Ellen ! Figure-toi ces messieurs des cercles littéraires qui s'étaient imaginé Currer Bell viril, redoutable, mystérieux — et qui virent paraître une femme discrète, myope, sortie d'un presbytère face au cimetière. Leur stupeur me fit presque rire, et un peu trembler. J'avais protégé ce nom comme une armure, et le voilà tombé. Mais je n'ai jamais voulu de la gloire mondaine ; ces salons m'intimidaient plus qu'ils ne me flattaient. J'ai rencontré monsieur Thackeray, que j'admirais tant, et j'en demeurai presque muette d'émotion. Au fond, je restais la même : une provinciale qui préférait sa lande à tous les dîners de Londres. Le masque tombé, je n'aspirais qu'à rentrer à Haworth.
J'avais protégé ce nom comme une armure, et le voilà tombé.
—On a beaucoup reproché à Jane Eyre sa passion, sa hardiesse. Cela t'a-t-il blessée, toi qui es si réservée parmi nous ?
Cela m'a peinée plus que je ne l'ai montré, Ellen. On a dit le livre grossier, presque immoral, parce qu'une femme y parlait de passion et de révolte sans baisser les yeux. Mais je n'ai écrit que la vérité telle que je la sentais : qu'une gouvernante sans fortune a un cœur aussi ardent qu'une lady, et le droit de le dire. Ce qu'on nommait hardiesse n'était qu'honnêteté. Je crois qu'on pardonnait à Currer Bell ce qu'on n'aurait jamais toléré d'une demoiselle Brontë. Voilà toute l'injustice : les mêmes mots changent de poids selon la main qu'on leur prête. Je ne regrette pas une ligne. Si j'ai choqué, c'est que j'ai refusé de mentir sur ce qu'une femme peut éprouver.
Les mêmes mots changent de poids selon la main qu'on leur prête.

—Quand nous marchions ensemble sur les landes des Pennines, par tous les temps, je te sentais ailleurs. Que cherchais-tu dans ces étendues sauvages ?
Tu l'as bien vu, Ellen : sur ces landes, j'étais à la fois là et très loin. Ce vent, cette bruyère rase, ce ciel qui pèse — c'est le décor même de mon âme et de mes livres. Emily y était plus sauvage encore que moi ; nous y marchions chaque jour, ruminant nos intrigues sans toujours nous les dire. Je rapportais parfois des brins séchés que je gardais comme des reliques. Ces paysages mélancoliques ne sont pas un simple arrière-plan dans mes romans : ils sont une humeur, une respiration. Loin de la lande, je me dessèche. C'est là, je crois, que j'ai appris à écrire — non dans les livres, mais dans ce grand silence battu par le vent où l'on s'entend enfin penser.
Ce grand silence battu par le vent où l'on s'entend enfin penser.
—Tu te rappelles cette lettre de 1839 où tu m'avouais ne pouvoir épouser un homme sans adoration. Penses-tu encore ainsi du mariage, après tant d'années ?
Je m'en souviens, Ellen, comme si je te l'écrivais hier. Je te disais que je ne pourrais jamais épouser un homme pour qui je n'éprouverais pas cet attachement intense, et que si je me mariais un jour, ce serait dans une sorte d'adoration. J'ai longtemps cru rester seule, et je m'y résignais sans amertume — mon œuvre me suffisait, et l'amitié comme la tienne. Mon père s'est longtemps opposé à ce que monsieur Nicholls me courtise. Je ne te cacherai pas que ce n'est pas l'éblouissement de mes vingt ans qui m'a décidée, mais une estime profonde, et la fatigue d'une solitude trop longue. Une femme de mon âge n'épouse plus un rêve ; elle choisit un compagnon. Et cela, vois-tu, n'est pas un moindre bonheur.
Une femme de mon âge n'épouse plus un rêve ; elle choisit un compagnon.
—Dans ce presbytère si froid, contre le mur du cimetière, ne t'arrive-t-il pas de songer que cette maison vous a coûté trop cher, à vous tous ?
Tu touches là, Ellen, à ma plus sourde rancœur. Cette maison de pierre, perpétuellement glacée malgré les cheminées, dressée contre le cimetière dont les eaux, dit-on, empoisonnent les nôtres — elle a vu mourir ma mère, mes deux sœurs aînées à Cowan Bridge, puis tous les autres. Et pourtant c'est là que nous avons tout écrit, tout imaginé, tout aimé. Je ne saurais la maudire sans renier ce qu'elle nous a permis de créer. Mon père, à présent, a enterré six enfants ; il me reste à moi de veiller sur lui. Haworth fut notre tombeau et notre atelier à la fois — l'un ne va pas sans l'autre. J'y demeure parce que je ne suis, au fond, qu'une fille de ce presbytère et de cette lande.
Haworth fut notre tombeau et notre atelier à la fois — l'un ne va pas sans l'autre.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Charlotte Brontë's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



