Imaginary interview

Imaginary interview with Françoise de Graffigny

by Charactorium · Françoise de Graffigny (1695 — 1758) · Literature · 7 min read

Imaginary interview generated by AI from documented sources.

Paris, hiver 1757. Dans un appartement modeste de la rue Saint-Hyacinthe, encombré de livres et de papiers, une femme de soixante-deux ans nous reçoit près d'un feu maigre, une écritoire posée sur les genoux. La plume n'a pas séché ; les lettres pour Devaux attendent. Françoise de Graffigny accepte de revenir, pour nous, sur une vie partie de la cour de Lorraine et arrivée jusqu'aux planches de la Comédie-Française.

D'où venez-vous, et comment une jeune fille de province se retrouve-t-elle un jour à tenir la plume ?

Je suis née Françoise d'Issembourg d'Happoncourt, à Nancy, en 1695, dans ce duché de Lorraine qui n'était pas encore tout à fait la France. J'ai grandi à l'ombre de la cour du duc Léopold, entre Nancy et Lunéville, où l'on apprenait surtout à une fille à plaire et à se taire. À dix-sept ans on m'a mariée à François Huguet de Graffigny, chambellan, et je croyais entrer dans le monde. Je suis entrée dans une geôle. La plume, voyez-vous, n'est pas venue d'une vocation glorieuse : elle est venue du besoin d'écrire à quelqu'un, n'importe qui, pour ne pas étouffer. On commence par des billets, on finit par des romans. La Lorraine m'a donné l'accent ; le malheur m'a donné le reste.

La Lorraine m'a donné l'accent ; le malheur m'a donné le reste.

Vous évoquez une geôle. Que s'est-il passé dans ce mariage ?

Mon mari était violent et dépensier, deux vices qui se nourrissent l'un l'autre. Il dilapidait et il frappait ; il a même fait mourir, par ses brutalités, des enfants que je portais. J'ai supporté ce qu'une femme de mon temps est censée supporter, c'est-à-dire l'insupportable, jusqu'en 1723, où j'ai obtenu une séparation légale. Vous ne mesurez pas ce que ce mot signifiait alors : une femme qui se sépare, devant la justice, d'un homme que l'Église lui a donné, c'était presque un scandale, et c'était surtout une rareté. J'ai gagné ma liberté et perdu ma sûreté du même coup, car une femme seule, sans fortune, n'est plus protégée par rien. J'ai troqué les coups contre la gêne. Je ne regrette pas le marché.

J'ai gagné ma liberté et perdu ma sûreté du même coup.

En décembre 1738, vous arrivez au château de Cirey, chez Voltaire et Émilie du Châtelet. Que veniez-vous y chercher ?

J'arrivais à Cirey, en Haute-Marne, fuyant la Lorraine et l'incertitude, le cœur plein d'espérances un peu sottes. Imaginez : la maison de Voltaire et de la divine Émilie du Châtelet, le sanctuaire des sciences et des vers, des cabinets remplis d'instruments, de manuscrits, de feu. On y soupait tard, on y lisait des tragédies à la chandelle, on y disputait de Newton entre deux compliments. Je me croyais admise dans le temple. J'écrivais chaque soir à mon ami Devaux le récit de ces merveilles, sans deviner que mes lettres mêmes deviendraient l'instrument de ma chute. Cirey fut, quelques semaines, le plus beau séjour de ma vie. Puis le plus cruel. C'est ainsi : les paradis dont on se croit digne sont ceux d'où l'on est chassé.

Comment cette amitié a-t-elle tourné au drame ?

Voltaire composait en secret sa Pucelle d'Orléans, ce poème qu'il craignait par-dessus tout de voir courir le monde. Il s'est mis en tête que j'en avais fait circuler des passages dans mes lettres. Un soir, devant tous, il m'a accablée de reproches comme on accable un voleur pris la main au sac. J'ai écrit à Devaux, ce soir-là, les seuls mots qui me venaient : « Je suis ici comme une criminelle. Voltaire m'a fait les plus affreux reproches devant tout le monde. Je suis dans un état que je ne puis vous décrire. » On m'a tenue presque recluse, surveillée, soupçonnée, avant de me laisser partir dans des conditions pénibles, par les routes d'hiver. J'ai appris cette nuit-là ce que valent les grands hommes quand ils ont peur : ils sacrifient volontiers une femme sans défense.

J'ai appris ce que valent les grands hommes quand ils ont peur.

Quelques années plus tard naît Zilia, l'héroïne des Lettres d'une Péruvienne. Comment cette jeune Inca est-elle venue à vous ?

En 1747 paraissent mes Lettres d'une Péruvienne. J'y fais parler Zilia, une princesse inca arrachée à son temple du soleil au Pérou, jetée sur un vaisseau, transportée dans cette France dont elle ne comprend ni la langue, ni les usages, ni les sottises. Elle écrit à son fiancé Aza sur des quipos, ces cordelettes à nœuds dont les Incas se servaient en guise d'écriture. Pourquoi une Péruvienne ? Parce qu'un étranger voit ce que nous ne voyons plus. Une femme de Paris ne peut critiquer Paris sans qu'on l'accuse d'humeur ; une Inca, elle, s'étonne innocemment, et son étonnement est une arme. Je l'ai écrite à ma table, ma vue déjà mauvaise, à la lumière du bougeoir. Le livre a connu plus de quarante éditions de mon vivant. Zilia m'a survivra, je crois, mieux que moi.

Une Inca s'étonne innocemment, et son étonnement est une arme.
Françoise d’Happencourt de Graffigny
Françoise d’Happencourt de GraffignyWikimedia Commons, Public domain — C. E. Gaucher, engraver

Beaucoup ont lu dans ce roman une défense de la condition des femmes. Aviez-vous cette intention ?

J'ai mis en garde mes lecteurs dès la préface : « Quel que soit l'amour de la nouveauté que l'on attribue aux Français, je suis persuadée que l'on ne m'accusera jamais d'en avoir trop pris en peignant des mœurs qui nous sont étrangères. » On voulait des sauvages pittoresques ; je leur ai donné un miroir. Car ma Zilia découvre que les Françaises, sous leurs paniers et leur fard, sont aussi captives qu'elle : élevées dans l'ignorance, mariées sans qu'on les consulte, ruinées si elles déplaisent. Et savez-vous ce que j'ai osé ? À la fin, Zilia ne se jette pas dans les bras d'un homme. Elle choisit l'étude, les livres, sa propre compagnie. J'ai connu, moi, le prix du mariage et celui de la séparation ; je n'allais pas livrer mon héroïne à un époux pour lui plaire.

Une fois installée à Paris, vous avez ouvert votre porte aux gens d'esprit. Que se passait-il dans votre salon ?

Mon salon de la rue Saint-Hyacinthe n'avait rien des fastes des grandes dames : un appartement étroit, mal chauffé, où je recevais faute de mieux dans ma ruelle, comme on disait, au plus près du feu. Mais on y venait. Helvétius, Turgot, et un jeune homme bouillonnant nommé Diderot, dont on n'avait pas encore percé le génie. On y discutait des nouveautés, on y lisait des pages avant qu'elles fussent imprimées, on s'y querellait sur la vertu et sur les rois. Je n'avais ni la fortune ni le rang pour rivaliser avec madame Geoffrin, mais j'avais quelque chose qu'on ne peut acheter : du flair pour les beaux esprits avant qu'ils ne le devinssent. Un salon, voyez-vous, ce ne sont pas les meubles. Ce sont les têtes qu'on y rassemble.

Un salon, ce ne sont pas les meubles : ce sont les têtes qu'on y rassemble.

On dit que vous avez écrit des milliers de lettres à votre ami Devaux. Qu'était cette correspondance pour vous ?

Panpan — c'est ainsi que j'appelle mon cher Devaux, resté en Lorraine — a reçu de moi plus de deux mille cinq cents lettres, écrites au fil de quarante années. Mon écritoire portative ne me quittait pas ; j'écrivais le matin au chocolat, le soir au bougeoir, parfois plusieurs fois le même jour, comme on respire. Je lui contais tout : les soupers, les répétitions, mes maux d'yeux, mes dettes, mes colères et mes espérances. C'était mon vrai théâtre, le seul où je ne jouais aucun rôle. Les autres écrivent des mémoires pour la postérité ; moi je n'écrivais que pour un ami, et c'est peut-être pour cela que ces pages disent la vérité. Si l'on veut un jour savoir comment vivait, pensait et tremblait une femme de mon siècle, qu'on lise ces lettres-là plutôt que mes romans.

Françoise de Graffigny - Musée Historique Lorrain
Françoise de Graffigny - Musée Historique LorrainWikimedia Commons, Public domain — Unidentified painter

En 1750, votre pièce Cénie triomphe à la Comédie-Française. Vous souvenez-vous de ce soir-là ?

Cénie, en 1750, à la Comédie-Française : je n'oublierai jamais le bruit de la salle. Non pas des rires — des sanglots. Tout un parterre qui pleurait, des hommes qui s'essuyaient les yeux sans honte. J'avais écrit une comédie larmoyante, ce genre qu'on méprise un peu mais qui prend le cœur par la main, où la vertu modeste finit par l'emporter sur l'orgueil. Vingt-cinq représentations consécutives ! Pour une femme, dont on n'attend ni invention ni audace, c'était inouï. Je faisais dire à mes personnages que « la vertu n'a pas besoin d'ornements étrangers ; elle plaît par elle-même, et son triomphe est d'autant plus beau qu'il est plus simple. » Ce soir-là, j'ai cru, pour une fois, que la simplicité avait triomphé, et moi avec elle.

Non pas des rires — des sanglots. Tout un parterre qui pleurait.

Votre dernière comédie, La Fille d'Aristide, n'a pas connu le même sort. Comment avez-vous vécu cet échec ?

La Fille d'Aristide, en 1758, fut ma dernière pièce et ma plus amère. J'y avais mis ce qui me restait de forces, et il ne m'en restait guère : la maladie me tenait, la vue m'abandonnait, l'argent manquait toujours. La pièce tomba. Le public qui m'avait baignée de larmes pour Cénie resta sec et froid. On ne pardonne rien à qui a déjà réussi ; on attend qu'il retombe pour s'en réjouir. Cet échec, je ne vous le cache pas, m'a achevée autant que le mal qui me rongeait. On croit qu'un théâtre vide n'est qu'un soir perdu ; c'est, pour qui a tout misé, un arrêt de mort en miniature. Je me suis éteinte peu après, la même année, à Paris. La toile était tombée pour de bon.

Au bout du compte, comment voudriez-vous qu'on se souvienne de la femme derrière l'œuvre ?

Qu'on se souvienne, d'abord, que j'ai écrit pour vivre, au sens le plus nu : pour payer mon loyer modeste de la rue Saint-Hyacinthe, pour me vêtir convenablement, pour ne pas dépendre tout entière du bon vouloir de mes protecteurs. Les hommes de lettres écrivent pour la gloire ; les femmes comme moi écrivent aussi pour le boulanger. Je négociais âprement avec mes libraires, je comptais mes chandelles. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans un siècle ou deux, je voudrais qu'on n'oublie pas ce détail vulgaire et essentiel : derrière Zilia et ses quipos, derrière les larmes de Cénie, il y avait une femme qui avait froid, qui voyait mal, et qui tenait sa plume parce que c'était la seule chose au monde qui ne l'avait jamais trahie.

Les hommes de lettres écrivent pour la gloire ; les femmes comme moi écrivent aussi pour le boulanger.
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