Imaginary interview with Freya Stark
by Charactorium · Freya Stark (1893 — 1993) · Exploration · Literature · 6 min read
C'est dans les jardins de Buckingham Palace, en cet été 1972, que la reine Élisabeth II retrouve Freya Stark au lendemain de l'investiture qui a fait d'elle Dame Commander of the British Empire. La lumière tiède de Londres glisse sur les pelouses, si loin des solitudes brûlantes du Hadhramaout. La souveraine connaît de réputation cette femme de bientôt quatre-vingts ans qui a porté le nom britannique jusqu'aux vallées interdites de l'Orient. Elle vient l'entendre raconter, derrière les honneurs, une vie tout entière offerte à la connaissance du monde arabe.
—Madame, avant les forteresses et les déserts, il y eut une langue à conquérir. Comment une jeune Anglaise apprend-elle l'arabe au Liban ?
Votre Majesté, tout a commencé en 1927, quand je suis partie seule auprès de moines maronites pour m'imprégner de l'arabe. Je n'avais presque rien : je dormais dans des conditions rudimentaires, je mangeais peu, mais je travaillais la langue du matin au soir. En quelques mois, j'avais acquis de quoi me faire comprendre — et surtout de quoi être acceptée. Car l'arabe n'est pas seulement un outil de traduction ; c'est une clé qui ouvre la confiance des hommes. Sans lui, j'aurais été une étrangère de plus, regardée de loin. Avec lui, on m'invitait sous la tente, on me racontait des choses qu'aucun voyageur muet n'aurait entendues. Cette frugalité des débuts m'a appris une vérité que je n'ai jamais oubliée depuis.
L'arabe n'est pas un outil de traduction ; c'est une clé qui ouvre la confiance des hommes.
—On dit que vous avez failli mourir en atteignant des vallées où nulle Européenne n'était jamais allée. Est-ce vrai, Dame Stark ?
C'est très vrai, Madame. En 1934, j'ai voulu pénétrer le Hadhramaout, au Yémen, une vallée encaissée que l'Occident ne connaissait pour ainsi dire pas. J'y ai contracté une dysenterie si grave qu'il a fallu m'évacuer d'urgence ; j'ai cru que la région aurait ma peau avant que je n'en rapporte le moindre feuillet. Mais mes notes et mes photographies ont survécu, elles — et elles constituaient le premier témoignage scientifique occidental sur cette antique civilisation marchande. J'en ai tiré The Southern Gates of Arabia, que beaucoup tiennent pour mon meilleur livre. La maladie passe ; ce que l'on a vu et consigné demeure. J'ai toujours pensé qu'un explorateur doit être prêt à payer de sa santé ce que le désert lui accorde.
La maladie passe ; ce que l'on a vu et consigné demeure.
—Vous parlez de photographies. Que cherchiez-vous à saisir, dans ces régions que personne n'avait fixées sur une plaque ?
Mon Leica ne me quittait jamais, Votre Majesté. Là où les cartes mentaient ou s'arrêtaient, l'image, elle, ne discutait pas. Je photographiais les paysages, les visages, les villages perchés, les routes caravanières — tout ce qui risquait de disparaître ou de rester à jamais invisible aux yeux de l'Europe. Ce n'était pas de l'art ; c'était de l'archive. Une exploratrice qui rentre les mains vides n'a fait qu'une promenade. Avec mes clichés et mes carnets, je rapportais une matière que géographes et savants pouvaient examiner après moi, contredire ou prolonger. J'ai toujours travaillé pour ce regard futur, celui de gens que je ne connaîtrais jamais et qui auraient besoin de savoir comment était le monde avant qu'il ne change.
Une exploratrice qui rentre les mains vides n'a fait qu'une promenade.
—La guerre est venue. La Couronne avait alors besoin de serviteurs au Caire et à Bagdad. Quel fut votre rôle, Madame ?
Quand la guerre a éclaté, Votre Majesté, j'ai mis ma connaissance de l'Orient au service du gouvernement de Sa Majesté votre père. À partir de 1941, j'ai fondé un réseau que nous avons appelé la Brotherhood of Freedom, au Caire puis à Bagdad. Son objet était simple : contrer la propagande nazie, qui flattait certains nationalismes arabes contre nous. J'ai réuni des notables, des intellectuels, des hommes de confiance — des milliers de membres locaux, finalement — pour faire entendre une autre voix. Ce n'était pas un travail d'armes mais de persuasion, fait de patience et de conversations interminables autour d'un café. Mon arabe, mes années de voyage, les amitiés nouées dans le désert : tout cela, soudain, devenait une arme diplomatique au service de la Couronne.
Ce n'était pas un travail d'armes mais de persuasion, fait de patience et de café.
—Croyiez-vous vraiment qu'une amitié patiemment tissée pesait autant que les discours de Berlin auprès des peuples arabes ?
Je le croyais, Madame, et je le crois encore. Berlin promettait beaucoup et bruyamment ; nous, nous pouvions promettre l'honnêteté, à condition de la tenir. J'ai toujours dit que nous ne garderions pas l'amitié du monde arabe si nous méprisions les engagements pris envers ses peuples. La confiance, dans ces régions, ne s'achète pas et ne se décrète pas : elle se gagne homme par homme, sous une tente, en partageant le sel. La Brotherhood of Freedom reposait sur cette conviction — que des liens réels valent mieux que toutes les affiches. Bien sûr, je n'étais qu'un fil dans une immense étoffe. Mais j'ai vu de mes yeux des notables se ranger de notre côté parce qu'on les avait écoutés plutôt que harangués.
La confiance, dans ces régions, ne se décrète pas : elle se gagne sous une tente, en partageant le sel.

—On vous dit aussi savante qu'aventurière. Sur les traces d'Alexandre, que cherchait l'érudite plus que la voyageuse ?
Votre Majesté, le voyage et l'érudition n'ont jamais fait chez moi qu'un seul mouvement. Dans Alexander's Path, en 1958, j'ai parcouru la Turquie et l'Asie Mineure en suivant la route du conquérant macédonien, une carte topographique annotée à la main, corrigeant les tracés au fil du terrain. Marcher où il a marché, c'est comprendre l'histoire avec les pieds autant qu'avec les livres. Plus tard, dans Rome on the Euphrates, je me suis penchée sur la frontière orientale de l'Empire romain — là encore en mêlant les textes anciens à ce que seule la connaissance intime du sol pouvait m'apprendre. On me prenait pour une dame qui écrivait de jolis récits ; je voulais qu'on me lise aussi comme quelqu'un qui pense le passé.
Marcher où Alexandre a marché, c'est comprendre l'histoire avec les pieds autant qu'avec les livres.
—Cette double vie — l'aventure et l'étude — ne vous a-t-elle jamais semblé impossible à tenir d'une seule main, Dame Stark ?
Impossible, non, Madame — mais exigeante, oui. Le matin, je relevais une vallée ou je négociais des mules ; le soir, sous la lampe, je relisais des textes classiques arabes et persans. L'une nourrissait l'autre sans cesse. Sans les livres, je n'aurais vu dans le désert que du sable ; sans le désert, les livres seraient restés lettres mortes. Rome on the Euphrates n'aurait pas eu la même chair si je n'avais pas connu, dans ma propre fatigue, ce que signifie tenir une frontière au bout du monde. Je n'ai jamais cru qu'une femme dût choisir entre l'esprit et le courage du corps. J'ai voulu les deux, et c'est sans doute pour cela que mes journées ont toujours été trop courtes.
Sans les livres, je n'aurais vu dans le désert que du sable.
—À un âge où d'autres se reposent, vous repartiez. L'Afghanistan à dos d'âne, la Turquie intérieure — d'où vient cette obstination, Madame ?
D'une passion incurable pour les lieux lointains, Votre Majesté — ma mère y voyait une maladie, moi la seule réponse convenable à un monde si vaste. Passé soixante-dix ans, j'ai traversé l'Afghanistan à dos d'âne, et plus tard encore la Turquie profonde. On s'étonnait, on me croyait indestructible. La vérité est plus simple : tant que mes jambes me portaient et que ma curiosité ne s'éteignait pas, je ne voyais aucune raison de m'arrêter. La vieillesse, je l'ai toujours pensé, n'est pas une affaire d'années mais de renoncements — et je refusais de renoncer. Un horizon nouveau a sur moi le même effet qu'à vingt ans : il m'appelle, et je ne sais pas lui dire non.
La vieillesse n'est pas une affaire d'années mais de renoncements.
—Hier, dans cette salle, je vous ai faite Dame Commander of the British Empire. Que représente, pour vous, cette distinction de la Couronne ?
Madame, recevoir hier ce titre de votre main fut un honneur que je n'attendais pas et que je garderai au plus profond. J'ai passé ma vie loin de la cour, dans des vallées dont Londres ignorait jusqu'au nom, persuadée d'œuvrer dans une solitude que personne ne mesurerait. Que la Couronne reconnaisse aujourd'hui qu'une vie de voyages et de livres puisse servir le pays autant qu'une carrière plus visible — voilà ce qui me touche. Je n'ai jamais cherché les distinctions ; j'ai cherché à comprendre le monde arabe et à le faire comprendre aux miens. Si mes récits et mes années d'Orient ont aidé l'Angleterre à mieux connaître ces peuples, alors ce ruban que vous m'avez remis a, pour moi, le poids d'une vie entière.
J'ai cherché à comprendre le monde arabe et à le faire comprendre aux miens.
—Et maintenant, en vous recevant ici dans mes jardins, je me demande : à quoi rêve encore une femme qui a tant marché ?
À repartir, Votre Majesté — toujours. Tant que la lumière du matin tombe sur une route que je n'ai pas prise, je sens la même fièvre qu'au premier jour. J'ai vu des empires se défaire, des frontières changer de maître, des civilisations dont l'Europe ne soupçonnait pas l'existence ; et pourtant il me semble n'avoir fait qu'effleurer la surface du monde. Ce que je souhaite, ce n'est pas le repos mais un peu de temps encore : pour écrire ce que je n'ai pas écrit, pour revoir une vallée, pour comprendre une chose qui m'échappe toujours. Votre Majesté m'a honorée d'une fin de parcours ; moi, je m'obstine à croire qu'il me reste un chemin. La curiosité, voyez-vous, ne vieillit jamais aussi vite que nous.
La curiosité ne vieillit jamais aussi vite que nous.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Freya Stark's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


