Imaginary interview with Kartini
by Charactorium · Kartini (1879 — 1904) · Literature · Society · 6 min read

Jepara, résidence du régent, un soir de la saison des pluies vers 1902. Derrière les murs de l'enceinte familiale, une jeune femme de vingt-trois ans écrit à la lueur d'une lampe à huile, entourée de revues venues des Pays-Bas. Elle accepte de suspendre sa correspondance pour répondre à nos questions.
—Vous souvenez-vous du jour où votre enfance a basculé ?
J'avais douze ans. Un matin, on m'a dit que je ne franchirais plus le portail de l'école néerlandaise de Jepara, où j'avais appris à lire des enfants européens. C'était le pingitan : selon la coutume de nos familles, une fille noble est enfermée dans l'enceinte jusqu'à ce qu'un mari la délivre. J'avais goûté aux mots, aux journaux, à un monde immense — et l'on refermait une porte de bois sur tout cela. Je n'ai pas hurlé. Je me suis assise près de la fenêtre grillagée, et j'ai compris ce jour-là que ma prison aurait des murs, mais que ma pensée, elle, n'en aurait aucun. C'est dans cette réclusion que j'ai commencé à écrire.
Ma prison aurait des murs, mais ma pensée, elle, n'en aurait aucun.
—Comment la plume est-elle devenue votre arme ?
Confinée, je n'avais que l'encrier, quelques livres et le silence des après-midi. Alors j'ai écrit à une inconnue, Stella Zeehandelaar, une militante là-bas, en Hollande. Je lui ai avoué en mai 1899 ce que je n'osais dire à personne autour de moi : que je voulais être libre, indépendante, ne dépendre de personne, ne pas faire ce que mon cœur réprouve. Dans mes appartements, entre les revues européennes et les romans que je dévorais, chaque lettre était une évasion. On m'avait ôté le monde ; je le reconstruisais phrase après phrase. La plume ne brise pas les grilles, mais elle passe entre les barreaux là où le corps ne peut pas.
—Que signifie être une priyayi, une aristocrate javanaise, dans cette maison du régent ?
Mon père est bupati de Jepara ; nous appartenons aux priyayi, cette classe qui sert d'intermédiaire entre l'administration néerlandaise et notre peuple. Cela donne des privilèges — la vaste demeure, les jardins, le pendopo où l'on reçoit, la musique du gamelan qui rythme les cérémonies. Mais cela impose aussi mille devoirs : les visites, les révérences, le silence attendu des femmes. On me veut ornement dans une résidence où l'on mêle les meubles hollandais et les tentures javanaises. Je porte la kebaya avec fierté, mais je refuse d'être seulement une belle façade. Ce rang qui m'enferme est aussi celui qui me donne les mots pour le contester — voilà toute la contradiction de ma vie.
On me veut ornement ; je refuse d'être seulement une belle façade.
—Pourquoi écrivez-vous dans la langue même du colonisateur ?
On me le reproche parfois : écrire en néerlandais, la langue de ceux qui pressurent Java. Mais c'est précisément par elle que je peux atteindre leurs consciences. Je lis Victor Hugo, je lis leurs journaux, et j'y découvre les mots pour nommer ce que je vois : le Cultuurstelsel qui a forcé nos paysans à cultiver pour l'exportation, la misère au pied des plantations. Depuis 1901, on nous promet une Ethische Politiek, une politique éthique, plus d'écoles, plus de bien-être. J'y crois et je m'en méfie à la fois. Emprunter la langue de l'autre, c'est se glisser dans sa maison et lui tendre un miroir. Comment refuser d'écouter une plainte formulée dans votre propre grammaire ?
Emprunter la langue de l'autre, c'est se glisser dans sa maison et lui tendre un miroir.
—Que répondez-vous à ceux, aux Pays-Bas, qui vous lisent avec sympathie ?
À Rosa Abendanon, à La Haye, comme à Stella, j'écris sans détour. Je leur dis que nous ne voulons pas seulement penser et parler, mais agir, travailler pour notre peuple, relever les femmes de notre pays. La sympathie hollandaise me touche, mais je ne veux pas d'une pitié qui nous garde à genoux. Qu'ils m'aident à ouvrir des écoles, oui ; qu'ils nous traitent en enfants éternels, jamais. Mes lettres traversent la mer et, je l'espère, dérangent un peu ces salons où l'on parle des Indes comme d'un domaine lointain. La distance rend hardi : je peux dire à une amie d'Europe ce que la bienséance de Jepara m'interdit de crier ici.

—Parlez-nous de cette école que vous avez fondée à Jepara.
En 1903, dans la résidence même de mon père, j'ai ouvert une petite école pour les filles des fonctionnaires javanais. Rien de grand : quelques nattes, l'apprentissage de la lecture, de l'écriture, des travaux d'aiguille. Mais pour ces enfants, c'était une porte que personne n'avait ouverte avant elles. Je ne veux pas former des jeunes filles qui subissent sans comprendre : je rêve d'une école où nos filles apprendraient à penser par elles-mêmes, à devenir des mères capables d'élever des enfants libres et éclairés. Une femme instruite instruit tout un foyer, et tout un foyer finit par instruire un peuple. On commence toujours par une pièce, quelques élèves, et le refus obstiné de croire que l'ignorance est notre destin.
Une femme instruite instruit tout un foyer, et tout un foyer finit par instruire un peuple.
—Pourquoi tant insister sur l'instruction des femmes plutôt que sur d'autres combats ?
Parce que la mère est la première école de l'enfant. Tant que nous, femmes de Java, resterons dans l'obscurité, nos fils naîtront dans cette même obscurité. J'ai vu mes sœurs promises à des mariages qu'elles n'avaient pas choisis, comme moi-même le fus en 1903 avec le régent de Rembang. Instruire une fille, ce n'est pas lui offrir un ornement de plus, c'est lui rendre sa capacité de juger. Dans mes lettres, je répète que l'éducation est la clé qui ouvre toutes les portes — celle du savoir, mais aussi celle de la dignité. On ne libère pas un peuple en libérant seulement ses hommes. Il faut commencer par celles qui bercent l'avenir.
—En quoi le batik de Jepara participe-t-il, selon vous, à l'émancipation des femmes ?
Savoir lire ne remplit pas une assiette. Entre 1900 et 1903, j'ai encouragé les artisanes de Jepara à produire et vendre leur batik, ce tissu teint à la cire dont chaque motif dit une région, un rang, une histoire. En organisant son exportation vers les réseaux commerciaux hollandais, j'ai voulu que ces femmes gagnent leur propre argent, qu'elles ne dépendent plus entièrement d'un père ou d'un mari. L'aiguille et la cire peuvent être des outils d'affranchissement autant que la plume. Une kebaya brodée, un sarong de batik : ce que nos mains produisent depuis des siècles peut aussi devenir la source de notre autonomie, si seulement on cesse de le mépriser comme un simple ouvrage de femmes.
L'aiguille et la cire peuvent être des outils d'affranchissement autant que la plume.

—Comment vivez-vous le tiraillement entre la tradition javanaise et vos aspirations ?
Je ne méprise pas ce que je suis. J'aime la musique du gamelan dans le pendopo, la beauté d'un sarong de batik, la douceur d'une cour ombragée à l'heure chaude. Ces choses sont mon sang. Mais la tradition, quand elle enferme une enfant de douze ans ou marie une fille sans son consentement, cesse d'être un héritage : elle devient une chaîne. Je porte le titre de Raden Adjeng, je respecte mon père, et pourtant je refuse que le respect me fasse taire. On peut aimer sa maison et vouloir en ouvrir les fenêtres. Toute ma vie tient dans cet équilibre fragile : rester javanaise jusqu'au bout des doigts, et cesser d'être prisonnière.
—Que diriez-vous à une jeune fille de Java qui hésite entre obéir et rêver ?
Je lui dirais de ne pas choisir trop vite entre les deux. J'ai obéi — au pingitan, au mariage — et pourtant je n'ai jamais cessé de rêver ni d'agir. On peut incliner la tête et garder l'esprit droit. Qu'elle apprenne à lire, coûte que coûte ; qu'elle brode son batik non comme une servitude mais comme un métier qui la nourrira ; qu'elle écrive, ne serait-ce qu'à une amie lointaine, pour découvrir ce qu'elle pense vraiment. La lumière qu'on m'a donnée, je veux la transmettre à d'autres. Nous sommes des milliers derrière ces murs, et il suffit qu'une seule ouvre une porte pour que les autres entrevoient le jour.
On peut incliner la tête et garder l'esprit droit.
—Si vos lettres devaient un jour être lues bien après vous, qu'aimeriez-vous qu'on y trouve ?
Voilà une pensée vertigineuse. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans un siècle, je voudrais qu'on n'y voie pas une plainte, mais un chemin — de l'obscurité vers la lumière, comme je nomme souvent mon espérance. Que l'on comprenne qu'une femme enfermée à Jepara, une simple Raden Adjeng avec sa lampe à huile et son encrier, a pu croire à l'instruction plus fort qu'à sa propre cage. Je ne sais pas si mon école survivra, ni si l'on se souviendra de mon nom. Mais si une seule fille, quelque part, ouvre un livre parce qu'une autre l'a fait avant elle, alors mes nuits d'écriture n'auront pas été vaines.
De l'obscurité vers la lumière : ce fut toute mon espérance.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Kartini's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


