Interview imaginaire avec Étienne de La Boétie
par Charactorium · Étienne de La Boétie (1530 — 1563) · Lettres · Philosophie · 6 min de lecture
C'est dans la fraîcheur d'une fin d'après-midi de l'été 1562 que je retrouve Étienne dans son cabinet d'étude, à Bordeaux, les volets mi-clos contre la chaleur. Sur la table de noyer, un encrier, quelques feuillets d'une traduction de Xénophon et un manuscrit relié de vélin que je connais bien. Voilà quatre ans que nous nous sommes liés, et je ne me lasse pas de pousser cet ami à dire l'homme qui se cache derrière le magistrat et le poète. Il sourit déjà de me voir arriver avec mes questions.
—Étienne, ce Discours que tu m'as confié, tu y compares le tyran à un colosse. Explique-moi : pourquoi un peuple porte-t-il lui-même celui qui l'écrase ?
Tu touches là, mon ami, à ce qui m'a le plus longtemps tourmenté. Vois bien : le tyran n'a souvent que deux yeux, deux mains, un seul corps — rien de plus que le moindre habitant de ses villes. Sa force entière, ce sont les peuples eux-mêmes qui la lui donnent. Songe à ce colosse : qu'on cesse seulement de le soutenir, et il s'effondre de son propre poids. La servitude n'est pas arrachée par les armes, elle est consentie, par habitude, par lâcheté, par une étrange fascination du pouvoir. Les hommes naissent libres, et pourtant ils oublient jusqu'au goût de la liberté. C'est cet oubli, plus que les soldats, qui fait les tyrans.
Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.
—On murmure que tu as écrit ce texte tout jeune, à peine sorti de l'enfance. Cela te gêne-t-il, ou en tires-tu quelque fierté ?
Je ne sais trop qu'en penser, Michel. J'avais seize ou dix-huit ans, l'âge où l'on croit que les idées peuvent remuer le monde d'un mot. Le texte n'a jamais paru sous mon nom — il a couru de main en main, copié par des amis lettrés, glissé sous le manteau dans nos cercles humanistes. Parfois je me demande si je devrais le brûler, car un jeune homme y parle avec une assurance que l'homme mûr nuance. Mais je crains aussi qu'un jour des esprits échauffés ne s'en emparent pour servir leur cause, et lui fassent dire ce que je n'ai pas voulu. Un écrit, vois-tu, échappe à son auteur comme l'oiseau échappe à la main.
Un écrit échappe à son auteur comme l'oiseau échappe à la main.
—Tu sièges au parlement depuis tes vingt-trois ans, et voilà que L'Hospital t'envoie concilier catholiques et réformés. Cette robe te pèse-t-elle en ces temps de discorde ?
Elle me pèse et m'honore tout ensemble. Quand j'ai revêtu cette robe noire et coiffé le bonnet carré, je croyais rendre la justice et enregistrer les édits — chose grave, mais paisible. Aujourd'hui le royaume se déchire, Wassy a vu couler le sang, et l'on m'envoie en Agenais porter des paroles de paix entre des hommes qui ne s'écoutent plus. Je crois encore qu'un édit sage, comme celui de janvier, peut contenir la fureur si chacun y met sa bonne foi. Mais je ne me fais pas d'illusions : la haine de religion est une bête que la raison apaise mal. Je sers le roi et la concorde, sachant que la concorde, par ces temps, est l'œuvre la plus ingrate qui soit.
La haine de religion est une bête que la raison apaise mal.
—Je te vois là chaque matin penché sur tes Grecs. Dis-moi, Étienne, qu'est-ce que ces Anciens — Plutarque, Xénophon — t'apportent que ton propre temps ne te donne pas ?
Ils me donnent du recul, mon ami, et une compagnie qui ne trahit jamais. Je traduis en ce moment les Règles de mariage de Plutarque et l'Économique de Xénophon — des textes qui parlent du gouvernement de soi et de sa maison avant celui des cités. Les Anciens ont éprouvé toutes les passions humaines avant nous ; les lire, c'est consulter des témoins plus sages que nos contemporains. Et puis il y a la poésie : mes sonnets, tu les connais, suivent les voies de Pétrarque, où l'amour se dit en images choisies. La pensée politique et le vers amoureux ne sont pas si éloignés — l'un et l'autre cherchent à dire vrai sur ce que veut le cœur de l'homme. Mes journées passent entre ces deux feux.
Les Anciens ont éprouvé toutes les passions humaines avant nous.
—Permets à l'ami que je suis une question plus intime. Te souviens-tu de notre première rencontre, voici quatre ans ? Qu'as-tu reconnu en moi ce jour-là ?
Comment l'oublierais-je ? Nous nous connaissions de réputation avant de nous connaître de visage, et dès les premiers mots ce fut comme si nous nous étions cherchés toute notre vie. Toi qui es bien placé pour le savoir, Michel, ce ne fut pas une de ces accointances ordinaires que l'on noue par intérêt ou par habitude. Dans mes sonnets j'ai écrit qu'en toi j'avais trouvé la moitié de moi-même — ce n'était pas une figure de poète, mais la chose la plus exacte que je puisse dire. Nos âmes se sont mêlées d'un mélange si entier qu'on n'y retrouve plus la couture qui les joignit. Je n'ai jamais su expliquer cette amitié autrement que par toi et par moi. Il n'y a pas d'autre raison.
En toi j'ai trouvé la moitié de moi-même — ce n'était pas une figure de poète.
—Quand tu rentres du parlement, le soir, et que nous soupons ensemble, j'ai souvent l'impression que tu portes le poids du royaume. Qu'est-ce qui t'inquiète le plus ?
Ce qui m'inquiète, c'est que les hommes en soient venus à préférer leur parti à leur patrie. Au parlement, je vois des familles de la noblesse de robe, comme la mienne, qui devraient servir le droit, se diviser selon qu'elles prient d'un côté ou de l'autre. La justice elle-même est gagnée par la fièvre. Le soir, quand nous parlons à la chandelle, je me console de penser qu'il reste des esprits comme le tien, capables de regarder par-dessus les murs des camps. Mais je ne sais combien de temps la raison tiendra. Un édit de tolérance est une digue de papier devant un fleuve en crue. J'ai peur, Michel, que nous n'ayons pas fini de compter les morts.
Un édit de tolérance est une digue de papier devant un fleuve en crue.
—Tes adversaires diront que prêcher de ne plus servir, c'est appeler à la révolte. Que réponds-tu à ceux qui te jugent dangereux ?
Je leur réponds que je n'appelle à aucune violence, et c'est tout le contraire qui m'anime. Je ne dis pas qu'il faut renverser le colosse, le frapper ou l'ébranler par les armes — je dis seulement qu'il suffit de cesser de le soutenir, et qu'il tombera de lui-même. Vois la différence : la révolte verse le sang, le simple refus de servir n'en verse aucun. C'est une libération par la conscience, non par la pique. Ce que je veux éveiller, c'est le désir de liberté qui dort en chaque homme depuis qu'il l'a troqué contre la tranquillité de l'obéissance. Si cela paraît dangereux aux puissants, c'est qu'ils savent au fond combien leur grandeur tient à peu de chose : à notre seul consentement.
Le simple refus de servir ne verse aucun sang.
—Tu m'as confié vouloir me léguer un jour tes livres et tes papiers. Pourquoi tiens-tu tant à ce que ces vers et ces traductions me reviennent, à moi ?
Parce qu'un livre, comme une amitié, ne vaut que par les mains qui le recueillent. Mes traductions, mes sonnets, mes vers latins ne sont pas de ces œuvres que l'on jette au public pour la gloire — ce sont des fragments de moi, des heures de cabinet et de pensée. À qui les confier sinon à celui qui en lira jusqu'aux silences ? Ma bibliothèque est ce que j'ai de plus cher après les vivants que j'aime. Je sais que tu en prendras soin, que tu sauras distinguer ce qui mérite de durer de ce qui doit rester dans l'ombre. Te savoir dépositaire de ces pages me donne le sentiment qu'une part de moi continuera de converser avec toi quand les mots me manqueront. C'est ma manière de ne pas tout à fait te quitter.
Un livre, comme une amitié, ne vaut que par les mains qui le recueillent.
—Si ton Discours venait à paraître un jour au grand jour, sous ton nom, l'accepterais-tu, ou crains-tu l'usage qu'on en ferait ?
Voilà une crainte qui m'habite, je l'avoue. Ce texte fut l'élan d'un très jeune homme épris de liberté ; il n'avait d'autre dessein que de penser tout haut. Mais je devine déjà comment des partis pourraient s'en saisir — non pour aimer la liberté, mais pour armer leur querelle et frapper le roi sous couvert de philosophie. Un écrit qu'on détourne devient une chose étrangère à celui qui l'a fait. Si l'on doit le publier, je voudrais qu'on le lise pour ce qu'il est : une méditation sur la liberté des hommes, non un brûlot de faction. Mais je ne me fais guère d'illusions, Michel. Les idées, une fois lâchées, vont où les portent les passions du temps, et nul auteur ne tient la bride de sa propre pensée.
Un écrit qu'on détourne devient une chose étrangère à celui qui l'a fait.
—Une dernière, mon ami. Quand nos conversations s'achèvent et que la nuit tombe sur Bordeaux, que souhaites-tu, au fond, qu'il demeure de toi ?
Peu de chose, et beaucoup à la fois. Je ne rêve pas de statues ni de renommée parmi les foules — ces vanités passent comme la fumée des chandelles que nous éteignons le soir. Ce que je voudrais qu'il demeure, c'est l'idée qu'un homme peut rester libre en dedans, même lorsque tout autour le presse de plier. Et puis, plus simplement, je voudrais demeurer dans ton souvenir tel que tu m'as connu : non le conseiller en robe, ni l'auteur d'un discours, mais l'ami avec qui tu as parlé jusqu'à confondre nos pensées. Le reste — les vers, les traductions, les édits — n'est que l'écorce. Ce que nous avons échangé, toi et moi, voilà ce que je tiens pour mon vrai legs. Garde-le mieux que mes livres.
Un homme peut rester libre en dedans, même lorsque tout le presse de plier.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Étienne de La Boétie. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


