Interview imaginaire avec Ovide
par Charactorium · Ovide (42 av. J.-C. — 17) · Lettres · 7 min de lecture
Tomes, sur les rives du Pont-Euxin, un soir d'hiver vers l'an 15. Le vent gétique siffle contre les volets d'une maison de bois où un Romain vieillissant noue son manteau de laine épaisse. Sur sa table, des tablettes de cire et une lettre commencée pour Rome qu'il ne reverra jamais. Il accepte de parler, à condition qu'on n'oublie pas qu'il fut, là-bas, le poète le plus lu de la Ville.
—On dit que vous êtes né le jour d'une bataille. Que vous racontait-on de cette journée ?
Je suis venu au monde à Sulmone, dans les Abruzzes, le vingtième jour de mars de l'an 43 avant la naissance que vous comptez autrement, le jour même où le consul Hirtius tomba devant Modène. Présage funeste, disait ma nourrice ; moi j'y voyais surtout que la guerre civile berçait mon berceau. Sulmo mihi patria est — Sulmone est ma patrie, terre fertile coupée d'eaux froides, et je l'ai chantée toute ma vie. Mon père, homme de rang équestre, rêvait pour moi de la toge prétexte et des tribunaux : un fils avocat, voilà sa fierté. Mais dès l'enfance, le stylet courait tout seul sur la cire, et ce que je voulais dire en prose tournait en vers malgré moi. Le vieux Hirtius mourait au combat ; moi, je naissais déjà déserteur du barreau.
La guerre civile berçait mon berceau ; moi, je naissais déjà déserteur du barreau.
—Comment êtes-vous passé des écoles de rhétorique à la poésie qui a fait votre nom ?
Mon père m'envoya, comme tout jeune Romain de bonne maison, apprendre la rhétorique à Rome, puis perfectionner mon art jusqu'à Athènes. Là-bas, sous le ciel grec, j'ai bu la mythologie à la source : ces dieux qui changent de forme, ces nymphes qui deviennent arbres ou sources, toute la matière qui, des années plus tard, nourrirait mes Métamorphoses. On voulait faire de moi un orateur ; les déclamations m'ennuyaient, sauf quand je pouvais les couler en distiques. Mes maîtres me reprochaient de transformer mes plaidoiries en chants. Quand mon frère mourut et que mon père cessa d'espérer un magistrat, je posai pour de bon la toge des fonctions publiques et je me donnai tout entier à l'elegia. Le rhéteur fit place au poète, et je n'ai jamais regretté le procès que je n'ai pas plaidé.
On voulait faire de moi un orateur ; je transformais mes plaidoiries en chants.
—Votre Art d'aimer vous a rendu célèbre puis vous a perdu. Quelle était votre intention en l'écrivant ?
L'Ars Amatoria était un jeu, un manuel pour rire, où j'enseignais la séduction comme on enseigne un métier — car ars en notre langue, c'est l'art, le savoir-faire, et un brin de ruse. J'y promenais mes lecteurs sous les portiques du Champ de Mars, dans l'ombre du Portique d'Octavie, parmi les banquets où le vin délie les regards : voilà mes chasses, voilà mes embuscades amoureuses. Si quis in hoc artem populo non novit amandi, hoc legat et lecto carmine doctus amet — que celui qui ignore l'art d'aimer me lise, et qu'instruit par mon poème, il aime. Rome riait ; Auguste, lui, ne riait pas. Le prince rêvait de mœurs réformées, d'épouses fidèles et de lois sévères, et voilà qu'un poète apprenait l'adultère en vers élégants. Ce livre léger pesa plus lourd que je ne l'imaginais.
J'enseignais la séduction comme on enseigne un métier ; Auguste, lui, ne riait pas.
—Vous parlez d'un "carmen et error" pour expliquer votre exil. Que pouvez-vous en dire ?
Deux mots, et toute ma chute : carmen et error, un poème et une erreur. Le poème, chacun le devine, c'est mon Art d'aimer, qu'Auguste brandit pour me frapper. Mais l'erreur, l'autre faute, je l'ai vue de mes yeux et je dois la taire ; il y va de têtes plus hautes que la mienne. On murmure le nom de Julie, la petite-fille du prince, et le scandale qui l'enveloppa l'année même de ma disgrâce — je n'en dirai pas davantage. En l'an 8, l'ordre tomba : relegatio à Tomes, sur la mer Noire. Notez bien le mot : relegatio, non deportatio. Je gardais mes biens, mon droit de cité ; je perdais seulement Rome, c'est-à-dire tout. Un poète exilé sans jugement, par le seul édit du maître — voilà ce qu'un carmen et un secret peuvent coûter.
Je gardais mes biens, mon droit de cité ; je perdais seulement Rome, c'est-à-dire tout.
—À quoi ressemble la vie d'un poète romain au bord du Pont-Euxin ?
Le Pontus Euxinus, la mer dite hospitalière — quelle dérision ! Ici le froid fend les pierres, le vin gèle dans la coupe et garde la forme du vase. J'ai dû troquer ma toge raffinée contre le sagum, ce manteau de laine grossière des Gètes, qui sent la bête et le suint. Autour de moi, des cavaliers barbares au carquois empoisonné, une langue rauque que j'ai fini par apprendre — au point, par dérision du sort, de composer des vers en gétique pour leur dire la gloire de Rome. Loin du Forum, des thermes, des recitationes où je lisais mes poèmes neufs à des amis lettrés, je n'ai plus que mes tablettes et le souvenir. C'est de ce bout du monde que j'écris mes Tristia et mes Lettres du Pont, suppliques jetées vers une Ville qui ne répond pas.
Le froid fend les pierres, le vin gèle dans la coupe et garde la forme du vase.
—Que demandez-vous, au juste, dans ces lettres que vous envoyez sans relâche vers Rome ?
Je demande ce que tout exilé demande : qu'on se souvienne de moi, et qu'on plaide ma cause. Da mihi Maecenatem — donnez-moi un Mécène, un protecteur qui glisse mon nom à l'oreille du prince. J'écris à mes amis, à ma femme restée à Rome, à quiconque approche le palais. Après la mort d'Auguste, en l'an 14, j'ai espéré que Tibère ouvrirait la cage ; il ne l'a pas fait. Mes Epistulae ex Ponto sont des mains tendues qui ne rencontrent que le vent du Pont. J'y décris le climat, les peuplades, la désolation, non par goût du tableau, mais pour qu'on mesure à Rome ce qu'on m'inflige. Un poète qui mendie son pardon en vers : voilà à quoi sert encore mon art, quand il ne sert plus à charmer mais à survivre.
Mes lettres sont des mains tendues qui ne rencontrent que le vent du Pont.
—Vous avez appris la langue des Gètes. Comment vit-on parmi ceux que Rome appelle des barbares ?
On vit mal, et puis on s'habitue, ce qui est pire. Les premiers mois, je n'entendais autour de moi qu'un bruit de gorges, et j'avais honte de ma bouche latine qui ne servait plus à personne. Alors j'ai écouté, puis parlé le gétique, cette langue rude où nul vers ne semblait pouvoir tenir. Quelle ironie : moi qui fis danser l'hexameter dactylicus, je me suis surpris à composer pour ces hommes au sagum un poème dans leur idiome, pour célébrer la maison d'Auguste. Ils m'ont écouté, ont frappé leurs carquois en signe d'approbation — un triomphe de barbares, mon seul public désormais. À Tomes, je ne suis plus Ovide le poète des dames romaines ; je suis l'étranger qui sait parler, et qu'on tolère parce qu'il a appris à dire les choses dans la langue du froid.
On vit mal, et puis on s'habitue, ce qui est pire.
—Si vous deviez vous présenter à ceux qui vous liront longtemps après vous, que leur diriez-vous de vous-même ?
Je le leur ai déjà dit, dans mes Tristia, en me retournant sur ma propre vie comme on contemple un rivage qui s'éloigne : Ille ego qui fuerim, tenerorum lusor amorum, quem legis, ut noris, accipe posteritas — moi qui fus le chantre des tendres amours, apprends qui je suis, ô postérité qui me lis. Voilà mon vrai testament : non pas l'avocat que voulait mon père, non pas le condamné que fit Auguste, mais le joueur, le lusor, celui qui prit l'amour pour matière et l'élégie pour patrie. Si, par impossible, on me lit encore dans un siècle ou dix, qu'on me lise ainsi : un homme léger qu'un prince trouva trop lourd, et qui, du fond de Tomes, parie sa survie sur quelques rouleaux de papyrus partis sans lui vers la Ville.
Un homme léger qu'un prince trouva trop lourd.
—Pourquoi avez-vous, dit-on, jeté au feu le manuscrit de vos Métamorphoses au moment de partir ?
Le jour où l'édit me chassa, j'ai pris les rouleaux des Métamorphoses, dix ans de mon travail, et je les ai jetés dans les flammes de mon propre foyer. Geste de désespoir, non de mépris : je quittais Rome inachevé, l'œuvre me semblait n'être qu'une ébauche que la mort civile m'arrachait des mains. J'ai brûlé le volumen comme on brûle un enfant qu'on ne verra pas grandir. Mais le destin fut plus clément que le prince : des copies couraient déjà chez mes amis, lues à voix haute lors des recitationes, recopiées par des mains fidèles. Ce que mon feu voulut détruire, leur affection l'avait sauvé. Aujourd'hui je m'en réjouis ; alors, dans ma fureur, je croyais réduire en cendres tout ce qui me restait de gloire. On ne tue pas si aisément un poème qui a déjà commencé à vivre dans d'autres bouches.
J'ai brûlé le rouleau comme on brûle un enfant qu'on ne verra pas grandir.
—Justement, ces Métamorphoses : comment a-t-on bâti une œuvre de quinze livres et douze mille vers ?
On la bâtit lentement, mot à mot, dans le calme du tablinum, à l'heure où les clients de la salutatio ont enfin quitté l'atrium. Le matin, après les ablutions, je dictais à mes scribes ce que j'avais d'abord griffonné au stylet sur la cire ; eux le portaient au propre sur le papyrus. Dix années durant, j'ai cousu ensemble près de deux cent cinquante récits de transformation, depuis le chaos premier jusqu'à mon temps, en hexamètres dactyliques. In nova fert animus mutatas dicere formas corpora — mon esprit me pousse à dire les formes changées en corps nouveaux : ainsi s'ouvre l'œuvre, et c'est tout son programme. Le monde entier n'est qu'une longue métamorphose, et moi, modeste, je n'ai fait qu'en tenir le registre en vers, du dieu qui sépara les éléments jusqu'à l'astre de César.
Le monde entier n'est qu'une longue métamorphose ; je n'ai fait qu'en tenir le registre en vers.
—Regrettez-vous d'avoir écrit ce poème qui scandalisa le prince, ou en revendiquez-vous encore la liberté ?
Je regrette le malheur qu'il m'a valu, non les vers eux-mêmes. Quand j'écrivais l'Ars Amatoria, je décrivais des plaisirs que toute Rome connaissait : les rendez-vous sous les portiques, les œillades par-dessus la coupe de vin au milieu d'un convivium. Je n'inventais pas le vice, je le mettais en musique. Auguste voulait restaurer les mœurs antiques par ses lois sur le mariage ; mon poème lui parut une insolence publique, un démenti chanté à sa réforme. Peut-être avait-il raison de s'irriter ; un prince ne plaisante pas avec ce qu'il bâtit. Mais condamner un poète pour un carmen écrit dix ans plus tôt, c'est confondre le miroir et le visage. J'ai payé pour un rire. Si c'était à refaire, je choisirais sans doute mes plaisanteries avec plus de prudence — mais je ne renierais pas l'homme qui aimait rire.
Je n'inventais pas le vice, je le mettais en musique.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ovide. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


