Interview imaginaire avec Ovide
par Charactorium · Ovide (42 av. J.-C. — 17) · Lettres · 6 min de lecture
C'est sous le portique d'une demeure du Palatin, un soir d'automne vers 9 av. J.-C., que Horace retrouve le jeune Ovide après une recitatio arrosée de vin de Campanie. Les lampes à huile fument doucement, et l'on entend encore, au loin, les derniers convives d'un convivium qui s'achève. Les deux hommes ne sont pas du même cercle — l'aîné tient à Mécène, le cadet à Messala Corvinus —, mais ils s'estiment et se taquinent. Horace, épicurien vieillissant, vient presser ce poète trop brillant, trop sûr de lui, de justifier ses audaces.
—On me dit, jeune Publius, que ton père te voulait avocat au Forum, là-bas à Sulmone. Comment le stylet a-t-il vaincu la toge du plaideur ?
Mon père était un homme de l'ordre équestre, prudent, qui comptait les sesterces et méprisait les Muses : elles ne nourrissent pas leur homme, me répétait-il. Il m'a envoyé à Rome apprendre la rhétorique chez les meilleurs maîtres, rêvant de me voir plaider. Mais vois-tu, Horace, chaque fois que je tentais d'écrire en prose, les mots se rangeaient d'eux-mêmes en vers, comme s'ils obéissaient à un mètre secret. Je suis né le jour même où le consul Hirtius tombait à Modène — peut-être les dieux m'ont-ils mis au monde dans le fracas pour que je chante autre chose que la guerre. J'ai cédé. La poésie n'était pas mon choix : c'était ma nature.
La poésie n'était pas mon choix : c'était ma nature.
—Et Athènes ? Tu y es allé parachever ta formation, comme tout jeune Romain bien né. Qu'en as-tu rapporté dans tes tablettes de cire ?
J'y suis allé écouter les rhéteurs et les philosophes, oui, mais ce que j'ai vraiment rapporté, c'est la Grèce des fables. Sur mes tablettes, entre deux exercices, je grattais déjà au stylet les noms des héros et des dieux changés en bêtes, en fleuves, en étoiles. Toute cette mythologie que les Grecs nous ont léguée, je la sentais bouillonner, prête à passer dans notre langue. J'ai voyagé aussi en Asie, en Sicile — un poète doit voir le monde qu'il prétend chanter. Toi qui as servi sous Brutus avant de poser les armes, tu sais qu'on n'écrit bien que ce qu'on a un peu vécu. Moi, je n'ai vécu que les amours et les voyages ; ce sera assez pour une vie de vers.
—Décris-moi tes journées, à toi le mondain. Quand le mien commence dans le calme de ma campagne sabine, le tien semble tout entier à Rome...
Mes matins ressemblent à ceux de tous les Romains de bonne maison : la salutatio, les clients qui défilent, puis je me retire dans mon tablinum pour dicter mes vers aux scribes. L'après-midi, je marche sous les portiques — celui d'Octavie surtout —, je flâne aux thermes, je regarde la foule du Champ de Mars. Car vois-tu, Horace, je n'aime pas ta solitude des champs : ma matière, ce sont les visages, les regards, les jeux de la ville. Le soir, c'est le convivium, le vin, les récitations entre amis. Tu prêches la retraite et l'aurea mediocritas ; moi, je n'apprends rien que dans la cohue de Rome. C'est là, entre deux coupes, que naissent mes meilleurs distiques.
Tu prêches la retraite ; moi, je n'apprends rien que dans la cohue de Rome.
—Tu te souviens, l'an passé, tu es venu m'entendre lire chez Mécène ? Tu n'es pas des nôtres, pourtant tu étais là. Que cherchais-tu dans notre cercle ?
Je m'en souviens parfaitement, et j'y reviendrais sans façon. Messala est mon protecteur, et l'on dit nos deux cercles rivaux — mais entre poètes, la rivalité est un jeu, non une guerre. Je venais t'écouter parce qu'on apprend toujours d'un aîné qui tient son auditoire suspendu à ses mètres. Tu ciselais tes Odes comme un orfèvre ; moi je vais plus vite, plus léger, je l'avoue. La recitatio est notre vraie arène, Horace : c'est là qu'une œuvre vit ou meurt, avant même que le copiste ne l'enroule en volumen. J'aime ce moment où l'on guette sur les visages le silence qui vaut tous les applaudissements. Toi et moi ne chantons pas la même chose, mais nous servons la même déesse.
—Parlons de cette Corinne qui court dans tes Amours. Toute Rome la cherche. Existe-t-elle, ou n'est-elle qu'un mètre habillé de chair ?
Ah, tout le monde me pose la question, et c'est bien la preuve que mes vers ont réussi ! Corinne est partout et nulle part : elle est le visage que chaque amant prête à son désir. Si je nommais une femme réelle, je perdrais ma liberté et elle, sa réputation. Dans mes Amores, j'ai voulu peindre l'amour non comme une plainte sérieuse à la manière de Tibulle ou de Properce, mais comme un jeu, une comédie où l'amant rit de lui-même. Je suis le tenerorum lusor amorum, le badin des tendres amours — c'est ainsi que je veux qu'on me lise. La passion grave, je la laisse à d'autres ; moi, je préfère sourire en aimant.
Corinne est partout et nulle part : elle est le visage que chaque amant prête à son désir.
—On murmure que tu prépares un art d'aimer, un manuel de séduction en règle. Tu n'as pas peur, à l'heure des lois sur les mœurs, de jouer avec le feu ?
Un art, oui, comme on a l'art de la guerre ou de l'éloquence ! Pourquoi l'amour, qui gouverne tant de vies, n'aurait-il pas sa technique, ses règles, son maître ? Je veux enseigner aux hommes — et pourquoi pas aux femmes — où trouver l'aimée, comment la conquérir, comment la garder : le portique, le théâtre, le convivium sont mes salles de classe. Tu fronces le sourcil, Horace, et je sais ce que tu penses des lois nouvelles d'Auguste sur l'adultère. Mais je n'écris pas pour les matrones ! Je m'adresse aux affranchies, aux courtisanes, à ceux que la loi ne couvre pas. Le rire et la légèreté n'ont jamais renversé un trône. Du moins, je le crois.
—Tu m'as parlé tout à l'heure de ces dieux changés en bêtes et en fleuves. Quel est ce grand dessein qui te démange, derrière tes badinages amoureux ?
Le voici, mon secret, Horace : je rêve d'une œuvre immense, qui ne chanterait qu'une seule chose — la transformation. Tout, dans le monde, se métamorphose : Daphné devient laurier, Io devient génisse, le chaos devient l'ordre des astres. Je veux remonter de la naissance du monde jusqu'à nos jours et enfiler ces centaines de récits comme les perles d'un même collier, en hexamètres cette fois, non plus en distiques légers. Ce sera un poème continu, un fleuve de fables qui coule sans se rompre. Metamorphosis, les Grecs disent : le changement des formes. C'est le seul sujet, au fond, car rien ne demeure. Toi qui chantes que tout passe, tu devrais m'approuver : je fais du passage lui-même la matière de tout un chant.
Tout se métamorphose : je veux faire du passage lui-même la matière de tout un chant.
—Quitter le mètre léger de l'élégie pour l'hexamètre de l'épopée, c'est chausser les cothurnes de Virgile. N'est-ce pas hardi, pour un poète des alcôves ?
Hardi, sans doute — mais qui n'ose rien ne mérite pas les Muses. Virgile, qu'il repose en paix, a chanté les armes et un homme ; moi je chanterai les corps et leurs métamorphoses, ce qui n'est pas moindre. L'hexameter dactylicus est un instrument exigeant, je le sais : six pieds qu'il faut conduire sans jamais lasser l'oreille. Mais j'ai assez tourné de distiques pour savoir plier la langue à mon vouloir. Je ne veux pas refaire l'Énéide : je veux un poème sans héros unique, où la seule constante soit le changement. Il me faudra des années — dix peut-être —, à dicter chaque jour dans mon tablinum. Quand ce sera fait, j'espère qu'on ne dira plus que Naso ne savait que rire.
—Écoute un vieil ami, Naso : tu railles le Princeps, ses lois, ses mœurs. Prends garde — il a la mémoire longue et le bras qui relègue loin de Rome.
Je sais, Horace, je sais que tu parles par affection, toi qui as su, mieux que personne, garder la mesure auprès des puissants. Mais que veux-tu que César Auguste reproche à un poète qui ne fait que sourire ? Je ne conspire pas, je ne porte pas les armes, je n'écris que des amours feintes et des fables grecques. Le carmen, le chant, n'a jamais valu l'exil à personne. Tu me parles de relegatio, de ces rives barbares où l'on envoie pourrir les gêneurs — mais je ne suis pas un gêneur, je suis l'ornement des banquets de Rome ! Et pourtant... je t'avoue qu'il m'arrive, la nuit, de sentir passer un froid. Tu as connu les proscriptions, toi ; moi, je n'ai connu que la paix. Peut-être suis-je trop confiant.
Le chant n'a jamais valu l'exil à personne. Et pourtant... il m'arrive, la nuit, de sentir passer un froid.
—Imagine un instant qu'il te bannisse aux confins du Pont-Euxin, parmi les Gètes. Que resterait-il du brillant Ovide, loin de Rome et de ses portiques ?
Quelle idée funeste tu me jettes là, comme un mauvais présage au sortir d'un festin ! Si l'on m'arrachait à Rome, à ses thermes, à ses convivia, à cette foule dont je vis, je crois que la moitié de moi mourrait. Loin de la ville, qu'écrirais-je ? Des plaintes, des lettres mendiant le pardon, en grelottant sous un sagum de barbare au lieu de ma toge. Ce serait pire que la mort : être vivant et déjà retranché du monde. Mais je veux croire que les Muses me protègent, et que mes vers me vaudront des amis jusque dans le palais. Allons, Horace, rouvrons plutôt une amphore — tu m'as glacé le sang, et c'est à toi, épicurien, de me rendre le goût de l'instant. Carpe diem, n'est-ce pas, comme tu aimes à dire ?
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ovide. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


