Interview imaginaire avec Thomas Hobbes
par Charactorium · Thomas Hobbes (1588 — 1679) · Philosophie · Politique · 6 min de lecture
Hardwick Hall, un soir d'automne 1675. Le vieux philosophe nous reçoit dans la bibliothèque des Cavendish, une couverture de laine sur les genoux, l'œil encore vif à quatre-vingt-sept ans. Dehors, le Derbyshire s'enfonce dans la brume ; dedans, le feu craque et Thomas Hobbes accepte de revenir sur une vie passée à raisonner la peur des hommes.
—Comment en êtes-vous venu à quitter l'Angleterre en 1640 ?
Je n'avais pas le tempérament d'un martyr. Quand j'ai fait circuler mes premiers Éléments de la loi naturelle et politique, le Parlement commençait à dévorer le roi, et l'on n'aimait guère un homme qui défendait la souveraineté indivisible. J'ai vu de quel côté le vent tournait, et j'ai pris la mer pour Paris avant qu'on ne vienne frapper à ma porte. On a beaucoup raillé ma prudence ; je la revendique. La peur est une bonne conseillère quand elle est éclairée par la raison — c'est même, je crois, le commencement de toute politique sensée. Je suis né, dit-on, l'année de l'Armada, et ma mère m'aurait mis au monde jumeau de la frayeur. Disons que je n'ai jamais cessé de tenir compagnie à cette sœur-là.
Je suis né jumeau de la frayeur, et je n'ai jamais cessé de tenir compagnie à cette sœur-là.
—Que représentait pour vous le préceptorat du jeune prince exilé pendant ces années parisiennes ?
Le futur Charles II n'était qu'un garçon égaré par la guerre quand on me confia ses mathématiques. Je lui enseignais Euclide entre deux logements d'émigrés, dans une cour anglaise réduite à l'aumône des Français. C'était une étrange école : j'apprenais la géométrie à un héritier sans royaume, pendant que je rédigeais, le soir, un livre qui expliquait précisément pourquoi un royaume tombe quand le pouvoir s'y trouve partagé. Ma plume d'oie courait sur le papier les nuits où la sienne se reposait. Cette proximité m'a coûté plus tard : on a soupçonné mon Léviathan de flatter quiconque détenait l'épée, fût-ce Cromwell. Mais que vouliez-vous ? J'écrivais pour la paix, non pour une famille.
—Dans quelles conditions le Léviathan a-t-il vu le jour ?
Il est né de l'exil, à Paris, entre 1640 et 1651, dans le bruit lointain d'une Angleterre qui s'égorgeait. Imaginez un homme penché sur sa table, l'encrier à portée, qui regarde par-dessus la Manche son pays se déchirer et qui se demande : qu'est-ce donc qui empêche les hommes de s'entre-tuer ? Ma réponse a pris la forme de ce grand corps artificiel, ce Léviathan emprunté au Livre de Job, où chaque sujet n'est qu'un membre obéissant à une seule tête. Je l'ai voulu monstrueux, oui, car seul un monstre peut effrayer assez pour contenir la multitude. Quand le livre parut en 1651, je rentrai en Angleterre la même année. J'avais fini de fuir ; j'avais écrit ma paix.
Je l'ai voulu monstrueux, car seul un monstre peut effrayer assez pour contenir la multitude.
—Vous parlez d'un « état de nature ». Que recouvre cette idée ?
Ôtez aux hommes le pouvoir commun qui les tient en respect, et regardez ce qui reste. J'ai écrit, dans le De Cive, que « l'état de nature, c'est-à-dire la condition des hommes sans un pouvoir commun qui les contraigne, est un état de guerre de tous contre tous ». Ce n'est pas une époque réelle, un jardin perdu ; c'est ce qui affleure chaque fois que l'autorité défaille — comme je l'ai vu de mes yeux pendant la Guerre civile. Là, point d'industrie, point de lettres, point de société, et pire que tout, une frayeur continuelle et le danger d'une mort violente. La vie de l'homme y est solitaire, indigente, dégoûtante, brutale et courte. Voilà pourquoi je ne crois pas à la bonté naturelle : je crois à la nécessité d'un toit au-dessus de nos têtes.
Je ne crois pas à la bonté naturelle ; je crois à la nécessité d'un toit au-dessus de nos têtes.
—Comment les hommes sortent-ils de cette guerre de chacun contre chacun ?
Par un pacte, un contrat que chacun passe avec chacun. Comprenez bien : les hommes ne se soumettent pas par amour de l'obéissance, mais par calcul. Chacun renonce à son droit de tout faire, à condition que les autres y renoncent aussi, et tous remettent cette force réunie entre les mains d'un souverain. C'est un parchemin invisible, signé par la peur et ratifié par la raison. J'ai cherché à le démontrer avec la rigueur d'un géomètre, car pour moi « la philosophie est la connaissance acquise par le raisonnement, à partir de la génération ou construction des choses ». Une république se construit comme une figure : posez vos définitions, enchaînez vos conséquences, et vous verrez surgir la souveraineté comme on voit surgir un théorème. Le pouvoir absolu n'est pas un caprice de tyran ; c'est une déduction.

—Vous avez vécu l'exécution de Charles Ier. Quel souvenir en gardez-vous ?
J'étais à Paris en ce mois de janvier 1649 quand la nouvelle traversa la Manche : on avait tranché la tête d'un roi sacré, en place publique, au nom du peuple. Songez à l'énormité. Toute l'Europe en frémit, et moi le premier, car j'y voyais la confirmation sanglante de ma thèse : quand la souveraineté se divise entre le roi, les lords et les communes, elle ne tient plus, et le glaive tombe. Plus tard, dans mon Béhémoth, j'ai voulu raconter cette maladie de l'Angleterre, l'histoire des causes de la guerre civile et des troubles qui suivirent jusqu'à la Restauration. On me l'a interdit de publication. Les vérités sur les désordres déplaisent toujours à ceux qui en sont sortis vainqueurs.
—Pourquoi tenez-vous tant à l'indivisibilité du pouvoir ?
Parce que j'ai vu ce qu'il en coûte de le couper en morceaux. Un royaume partagé entre deux ou trois prétendants à l'autorité suprême n'est pas un royaume modéré : c'est un champ de bataille en attente. Dès 1642, quand le Parlement leva ses armées contre celles du roi Charles Ier, chacun se réclamait de la légitimité, et c'est précisément cette double légitimité qui fit couler le sang. Un corps à deux têtes est un monstre qui se dévore lui-même. Aussi, lorsque la Restauration ramena Charles II sur le trône en 1660, je n'éprouvai nul triomphe, seulement le soulagement de l'homme qui voit cesser une fièvre. Donnez-moi un mauvais souverain plutôt que deux bons rivaux : le premier vous opprime parfois, les seconds vous tuent toujours.
Donnez-moi un mauvais souverain plutôt que deux bons rivaux.
—On vous croit philosophe politique, mais vos travaux débordent largement la politique. Qu'en est-il ?
La politique n'est que la dernière marche de mon escalier. J'ai commencé par les corps : dans le De Corpore, en 1655, j'ai voulu montrer que tout ce qui existe est matière en mouvement, y compris nos pensées, qui ne sont que des mouvements minuscules dans la tête. De là je suis monté à l'homme, ses passions, ses appétits, puis seulement au citoyen. Tout se tient comme les rouages d'une horloge. J'ai même croisé le fer avec les expérimentateurs du vide dans mon Dialogus Physicus, car je tenais que la nature a horreur du néant et que leur pompe ne prouvait rien. Je me suis trompé, paraît-il, sur bien des points de physique. Mais un homme qui ne se trompe nulle part n'a jamais rien construit.

—À quoi occupez-vous votre esprit, à présent que l'âge avance ?
L'âge n'a pas éteint la lampe, il l'a seulement fait fumer un peu. Passé mes quatre-vingt-sept ans, j'ai traduit tout Homère en vers anglais, l'Iliade et l'Odyssée, par jeu autant que par défi — quand on me refuse de publier ma philosophie, je me venge sur les Grecs. J'écris aussi mon autobiographie en vers latins ; il y a quelque coquetterie à raconter sa vie dans la langue des morts. Le matin, je me lève avec le jour, je marche dans le parc pour chauffer le sang, car l'exercice vaut tous les remèdes. Puis je reprends ma plume. On me croit usé ; je me sens seulement décanté. La pensée, comme le vin, gagne parfois à vieillir dans un corps qui ne sert plus à grand-chose d'autre.
—Que vous a apporté votre longue vie au service de la famille Cavendish ?
Tout, ou presque. Sans les Cavendish, je ne serais qu'un fils de pasteur de Westport, sans bibliothèque et sans loisir. Depuis ma jeunesse, je fus leur précepteur, leur secrétaire, leur compagnon de voyage, et ils m'offrirent en retour ce que nul mécène ne mesure : le temps. Ici, à Hardwick Hall, comme à Chatsworth, j'ai disposé de murs garnis de livres reliés, de cheminées contre l'hiver du Derbyshire, et d'une table où poser mon encrier sans craindre le lendemain. Un philosophe a besoin de protection comme un sujet a besoin d'un souverain : c'est la même loi, à plus petite échelle. Je leur dois mes œuvres autant qu'à mon propre entendement.
Un philosophe a besoin de protection comme un sujet a besoin d'un souverain.
—À quoi ressemble une journée ordinaire sous ce toit ?
À une mécanique réglée, comme il sied à un homme qui pense le monde en mouvements. Je me lève tôt, je déjeune sobrement d'un peu de pain et de bière — l'eau, ici, ne vaut rien pour la santé. Puis vient la promenade : je marche d'un bon pas, parfois en chantant à pleins poumons quand nul ne m'écoute, car je tiens que cela purge les humeurs. L'après-midi appartient à la correspondance et à la lecture dans la bibliothèque des Cavendish ; on m'écrit de France, on me conteste, je réponds. Le soir, je dîne légèrement et me retire dans mon cabinet jusqu'à ce que la chandelle baisse. Une vie monotone, direz-vous. Mais c'est dans la monotonie que l'esprit trouve la paix qu'il refuse au reste des hommes.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Thomas Hobbes. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


