Interview imaginaire avec Jean de La Fontaine
par Charactorium · Jean de La Fontaine (1621 — 1695) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans une chambre encombrée de livres de l'hôtel de Madame de La Sablière, rue Neuve-des-Petits-Champs, qu'un soir de l'hiver 1685 je retrouve mon vieux compagnon Jean de La Fontaine. Une chandelle vacille sur un pupitre où traîne un feuillet à demi raturé, et lui rêvasse, à demi absent, comme à son habitude. Nous nous connaissons depuis nos dîners avec Molière et Racine, et je viens ce soir le presser un peu, en ami qui a toujours douté qu'on pût écrire si bien sans se corriger.
—Mon cher Jean, tu écris dans ta dédicace au Dauphin que tu te sers d'animaux pour instruire les hommes. Pourquoi diable cette enveloppe puérile ?
Toi qui tailles tes vers comme un orfèvre, Nicolas, tu connais la difficulté : l'homme déteste qu'on lui fasse la leçon en face. Mets un loup, un agneau, un renard sur la scène, et le voilà qui rit, qui s'attendrit, qui se reconnaît sans le savoir. L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes. Ésope et Phèdre l'avaient compris avant moi, je n'ai fait que rebroder leur étoffe à ma guise. Quand le lecteur ferme le livre, la fable s'oublie et la morale demeure, logée en lui comme une épine douce. C'est là tout mon art : faire passer le remède sous le miel.
L'apparence en est puérile ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes.
—Dans ta préface du sixième livre, tu distingues le corps et l'âme de l'apologue. Explique-moi cette anatomie, à moi qui pèse chaque mot.
C'est l'affaire la plus simple du monde, et la plus délicate à la fois. L'apologue est composé de deux parties : le corps, c'est la fable, le petit récit, la cigale qui chante et la fourmi qui refuse ; l'âme, c'est la moralité, ce qu'on en tire pour sa propre conduite. Un corps sans âme n'est qu'un conte d'enfant ; une âme sans corps n'est qu'un sermon qu'on n'écoute pas. Tout le secret est de les marier si bien qu'on ne voie pas la couture. Toi, Nicolas, tu prêches l'art dans tes vers austères ; moi je préfère que la leçon entre par la porte du plaisir. Chacun sa manière de servir la même maîtresse.
Le corps est la fable ; l'âme, la moralité.
—Souviens-toi de 1661, Jean. Fouquet tombé, tu as composé cette Élégie aux nymphes de Vaux. N'as-tu pas craint pour toi en défiant ainsi le roi ?
J'ai craint, oui, mais j'aurais eu plus de honte à me taire. Fouquet m'avait tendu la main quand je n'étais rien, il m'avait commandé Le Songe de Vaux, il m'avait fait asseoir à sa table sous les ombrages de Vaux-le-Vicomte. Le voir abattu d'un seul coup, jeté au cachot, et tourner aussitôt le dos comme tant d'autres ? Cela, je ne le pouvais pas. J'ai prié les nymphes de fléchir le courage de Louis, de l'adoucir s'il passait le long de ces bords. Le roi ne s'est pas adouci ; il a gardé mémoire de ma fidélité comme d'une offense. J'ai payé cher cette élégie, des années durant. Mais la fidélité ne se marchande pas.
J'aurais eu plus de honte à me taire qu'à déplaire au roi.
—Tu sais que beaucoup à la cour t'ont jugé imprudent. Ce mécène déchu valait-il vraiment de compromettre ta fortune et tes années ?
Imprudent, je le suis en tout, tu le sais mieux que personne — j'oublie mes rendez-vous, je perds mes chemins, je confonds parfois les visages. Mais sur ce point-là je fus très clair avec moi-même. Fouquet avait du goût, de la magnificence, l'amour des belles choses ; sous son toit, à Vaux, j'ai connu mes plus libres années d'écrivain. Un protecteur n'est pas un habit qu'on quitte dès qu'il pleut. Ceux qui m'ont cru imprudent calculaient leur faveur ; moi je n'ai jamais su calculer, ni mes vers, ni mes amitiés. Si cela m'a coûté Versailles et la tiédeur du roi, eh bien j'ai gagné de pouvoir me regarder sans rougir. C'est une monnaie qui ne se dévalue point.
Un protecteur n'est pas un habit qu'on quitte dès qu'il pleut.
—Avoue-le-moi, à moi qui t'ai vu si souvent ailleurs : est-il vrai que tu assistas aux obsèques d'un ami sans reconnaître le mort ?
On le raconte, et je ne le démentirai pas tout à fait, car je me connais. Mon esprit s'échappe sans cesse, Nicolas ; pendant qu'on me parle, je suis déjà chez le corbeau et le renard, ou bien je compte les pieds d'un vers qui me tourmente. Le monde extérieur ne m'atteint que par éclairs. Aux obsèques dont tu parles, j'étais sans doute occupé d'un apologue plutôt que du défunt, et je serais rentré content de ma journée. Cela passe pour de la sottise ; je l'appelle plutôt une présence ailleurs. Mes meilleures fables, je les ai trouvées dans ces absences, en marchant au hasard des rues de Paris, l'œil distrait et l'oreille ouverte malgré tout.
Mon esprit s'échappe sans cesse ; le monde ne m'atteint que par éclairs.

—Le roi a fait traîner ton élection à l'Académie en 1683, lui préférant un autre. Comment as-tu porté ce dédain royal ?
Mal et bien à la fois. Mal, parce qu'un homme n'aime pas se voir ainsi refusé, et que l'attente fut longue avant qu'un fauteuil se libère et que le roi consentît enfin, l'an dernier. Bien, parce que j'ai compris que cette froideur datait de Vaux et de mon Fouquet : Louis n'oublie rien, et il me faisait payer une vieille fidélité. Que pouvais-je y faire ? Je ne suis point homme de cour, je ne sais ni flatter ni guetter le moment propice. Toi qui sièges déjà parmi nous, tu m'as vu arriver avec plus de soulagement que de triomphe. J'ai pris le siège comme on prend une chambre tiède après l'orage, sans crier victoire. La rancune des rois est patiente ; la mienne, heureusement, n'existe pas.
Louis n'oublie rien, et il me faisait payer une vieille fidélité.
—Voilà bientôt vingt ans que tu loges chez Madame de La Sablière. Dis-moi, qu'est-ce que cette femme t'a donné que les grands seigneurs ne pouvaient t'offrir ?
Elle m'a donné la paix, Nicolas, ce bien si rare pour un homme qui a passé sa vie à dépendre d'autrui. Chez Marguerite, je ne suis ni un meuble ni un amuseur : je suis chez moi, dans un désordre bienveillant de livres et de manuscrits qu'elle souffre sans jamais le ranger. Son salon réunit les beaux esprits, on y parle de Gassendi, des bêtes et de leur âme, de mille choses qui nourrissent mes vers. Je lui ai dédié mon Discours l'an passé, faible présent pour tant de bontés refusées avec modestie. Le patronage des grands m'a fait courber l'échine toute ma vie ; le sien me laisse droit. C'est mon foyer le plus durable, et le seul que je n'aie jamais voulu quitter.
Le patronage des grands m'a fait courber l'échine ; le sien me laisse droit.
—On murmure que tu vis là sans souci du lendemain, oubliant jusqu'à manger. Est-ce le naturel d'un poète ou la sagesse d'un épicurien ?
Un peu des deux, et beaucoup de paresse heureuse, je te l'accorde. Je me lève sans hâte, je lis mes Anciens — Horace, Phèdre — avant un repas frugal ; un peu de pain, de fromage, un verre du bon vin de ma Champagne, et me voilà comblé. La fortune, je n'y entends rien, et c'est Marguerite qui veille à ce que je ne me ruine ni ne me laisse mourir d'inanition au milieu d'un vers. Les épicuriens que j'aime ne cherchent pas la débauche, mais la tranquillité de l'âme et le contentement du peu. J'ai fait de cette philosophie ma manière de vivre bien avant d'en faire mes fables. Le bonheur, vois-tu, tient dans une chambre, quelques livres et une amitié fidèle.
Le bonheur tient dans une chambre, quelques livres et une amitié fidèle.
—Parlons franc, en poètes. Tes Contes inspirés de Boccace ont scandalisé l'Église. Les regrettes-tu, ou les revendiques-tu encore ?
Voilà une question que seul un ami ose me poser de but en blanc. Je ne te mentirai pas : en les écrivant, je me suis diverti comme un écolier, j'ai pris à l'Arioste, à Boccace, à notre vieux Rabelais ce que la galanterie a de plus leste. Le rire m'y semblait innocent, le libertinage une affaire d'esprit plus que de mœurs. Mais l'Église les a condamnés, et je sens bien, à mesure que l'âge vient, que ces folies pèsent davantage qu'elles ne plaisent. Aujourd'hui je les défends encore à demi, par fidélité à l'homme que je fus. Demain, peut-être, je n'en serai plus si fier. Un poète n'est pas toujours du même avis que le pécheur qui l'habite.
Un poète n'est pas toujours du même avis que le pécheur qui l'habite.
—Tu parles de l'âge et du poids des choses. Crains-tu, Jean, qu'un jour la dévotion te fasse renier ce que ta plume a écrit de plus libre ?
Je ne sais, et c'est là ce qui me trouble. J'ai traversé déjà une rude maladie, et j'ai senti combien les éclats de jeunesse se changent en remords sur l'oreiller des nuits sans sommeil. Si l'heure venait où il me faudrait choisir entre mes Contes et le repos de mon âme, je crois bien que je choisirais l'âme. Cela te surprend, toi qui m'as connu si peu dévot, si prompt à rire des cagots. Mais l'esprit libertin n'est qu'un bel habit d'été ; quand vient l'hiver, on cherche un manteau plus sûr. Ne me juge pas trop vite, Nicolas : je suis encore tout entier dans mes vers et mes plaisirs. Seulement je commence à entendre, de loin, une voix qui me demande des comptes.
L'esprit libertin n'est qu'un bel habit d'été ; quand vient l'hiver, on cherche un manteau plus sûr.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean de La Fontaine. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



