Interview imaginaire avec Jean de La Fontaine
par Charactorium · Jean de La Fontaine (1621 — 1695) · Lettres · 5 min de lecture
Un matin de printemps, rue Neuve-des-Petits-Champs, dans l'hôtel de Madame de La Sablière. Le poète nous reçoit au milieu d'un désordre bienveillant de livres et de manuscrits, un recueil d'Ésope ouvert sur la table. Il parle lentement, l'œil souvent ailleurs, comme s'il suivait dans l'air le vol d'une mésange invisible.
—Comment en êtes-vous venu à servir Nicolas Fouquet, et que reste-t-il aujourd'hui de ce temps-là ?
J'avais trouvé en Fouquet le plus magnifique des protecteurs. À Vaux-le-Vicomte, les jardins n'avaient pas encore fini de pousser que déjà l'on y récitait des vers ; j'avais commencé pour lui Le Songe de Vaux, un poème à la gloire de ce château neuf, et je ne l'ai jamais achevé. L'arrestation de 1661 a tout emporté, le mécène et le rêve. Voyez-vous, on m'avait donné une pension contre des dédicaces, comme on en donne à tous les rimeurs ; mais lui, je l'aimais. Le poème inachevé est resté sur ma table comme une maison dont on aurait arrêté la construction en plein milieu.
Le poème inachevé est resté comme une maison dont on aurait arrêté la construction en plein milieu.
—Pourquoi avoir pris le risque de défendre un homme que le roi venait d'abattre ?
Parce qu'on ne se tait pas quand on a aimé. Tout Paris flattait le roi et oubliait le surintendant aux fers ; moi, j'ai pris ma plume d'oie et j'ai écrit l'Élégie aux nymphes de Vaux, suppliant les eaux du château de fléchir le courage de Louis quand il viendrait s'y promener. « Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage » — voilà ce que je demandais à des nymphes de pierre, faute de pouvoir le demander aux hommes. Cette fidélité m'a coûté cher : la défaveur du roi m'a longtemps tenu loin de l'Académie française. Mais un poète qui renie ses amitiés pour une pension n'écrit plus que des compliments, et le compliment se fane avant l'encre.
Un poète qui renie ses amitiés pour une pension n'écrit plus que des compliments.
—Pourquoi avoir choisi de mettre en scène des bêtes pour parler aux hommes ?
Parce que l'homme se reconnaît mieux dans le miroir d'un renard que dans celui de son voisin. Quand j'ai dédié mes premières Fables au jeune Dauphin, en 1668, je le disais sans détour : je me sers d'animaux pour instruire les hommes. L'apparence en est puérile, je le confesse, mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes. Un loup, un agneau, une cigale — voilà des maîtres qui ne font la leçon à personne et qui pourtant l'enseignent à tous. Le lecteur rit de la grenouille, puis s'aperçoit en chemin que la grenouille, c'est lui. C'est la plus douce manière que je connaisse de dire aux puissants leurs vérités sans les fâcher.
Le lecteur rit de la grenouille, puis s'aperçoit en chemin que la grenouille, c'est lui.
—Vous distinguez le corps et l'âme d'une fable. Que faut-il entendre par là ?
L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps, c'est la fable : l'âne qui porte les reliques, le rat qui se retire du monde, toute cette petite comédie d'animaux. L'âme, c'est la moralité, la vérité nue qui se cache dessous. Mes maîtres Ésope et Phèdre, dont je garde toujours les recueils à portée de main, m'ont légué les corps ; à moi de leur souffler une âme française, en vers libres, où le récit court et serpente selon son humeur. Un récit sans morale est un corps sans esprit, mais une morale sans récit n'est qu'un sermon : il faut les deux pour que la chose respire et marche toute seule.
Le corps, c'est la fable ; l'âme, la moralité.
—On raconte votre distraction comme légendaire. Quelle vérité s'y cache ?
On dit que j'ai suivi le convoi d'un ami sans le reconnaître dans le mort, et que je suis rentré déclarant avoir passé un fort agréable après-midi. Je ne jure pas du détail, mais l'esprit y est. C'est que ma tête est toujours en avant ou en arrière du moment présent ; je compose en marchant, à mi-voix, et le monde autour de moi devient un décor dont j'oublie les acteurs. Dans les salons je puis sombrer, au beau milieu de l'assemblée, dans de longues rêveries silencieuses. On me le pardonne, par bonté ; et moi, distrait du présent, je n'en suis que plus attentif à ce qui dure : la fourmi, le héron, la vanité des hommes pressés.
Ma tête est toujours en avant ou en arrière du moment présent.

—Que diriez-vous de l'amitié qui vous liait à Molière, Racine et Boileau ?
Nous étions quatre, et l'on nous voyait ensemble assez souvent pour qu'on en fît une coterie. Molière avait le génie de la scène, Racine celui des larmes, Boileau celui de la règle — et moi, je flânais entre eux comme un promeneur entre trois grands arbres. Boileau s'amusait de ce que j'étais le seul à ne jamais raturer mes vers, à les jeter d'un seul trait sur le papier. Il avait tort de s'en étonner et raison de me taquiner : ce que l'on croit facilité n'est souvent qu'une longue rêverie qui a fini par mûrir toute seule. Un vers vient comme un fruit tombe — quand il est prêt, non quand on le secoue.
Un vers vient comme un fruit tombe — quand il est prêt, non quand on le secoue.
—Vous vivez depuis longtemps sous le toit de Madame de La Sablière. Que représente cette maison pour vous ?
Vingt ans bientôt que Marguerite de La Sablière m'a donné une chambre, ici, rue Neuve-des-Petits-Champs. C'est le foyer le plus durable d'une vie qui n'en eut guère. Elle est femme d'esprit, curieuse de philosophie comme de poésie, et l'on dit qu'elle a renvoyé tous ses animaux pour ne garder que moi — c'est sa plaisanterie, et je l'accepte volontiers, car je suis un bien commode pensionnaire qui ne mange presque rien. Je lui ai dédié un Discours où je la priais de cesser de refuser mon encens. Dans ce désordre de livres et de manuscrits, je suis enfin chez moi, ce qui, pour un homme qui a toujours logé chez les autres, est une fortune rare.
Pour un homme qui a toujours logé chez les autres, avoir un chez-soi est une fortune rare.
—Toute votre vie semble avoir dépendu de protecteurs. Comment l'avez-vous vécu ?
C'est la condition du poète sous ce règne : on ne vit pas de ses vers, on vit de ceux qui les aiment. Le patronage, je l'ai connu sous toutes ses formes — la table d'un surintendant, le salon d'une femme d'esprit, la pension contre la dédicace. Cela oblige à des révérences que mon caractère distrait supporte mal ; il m'a fallu, plus d'une fois, revêtir à contrecœur l'habit brodé du gentilhomme de lettres pour paraître où il fallait paraître. Mais ne nous plaignons pas trop : ce système qui me courbait l'échine m'a aussi laissé le loisir d'écrire. J'ai troqué un peu de liberté contre beaucoup de temps, et le temps, pour qui veut faire des Fables, vaut plus que l'or.
J'ai troqué un peu de liberté contre beaucoup de temps.
—Vous avez écrit des Contes que l'Église a condamnés. Les regardiez-vous comme une faute ?
Mes Contes et nouvelles en vers, je les ai pris chez Boccace, l'Arioste et Rabelais, ces vieux maîtres de la gaieté qui ne craignaient pas la chair. On les a trouvés grivois, licencieux ; l'Église les a condamnés. Je n'en rougissais point alors : il y a dans le rire un peu de cette liberté d'esprit que mon siècle nommait libertinage érudit, et qui n'est pas l'impiété qu'on imagine, mais le goût de penser sans laisse. J'y mettais la même langue, le même soin du vers que dans mes fables — car une polissonnerie bien tournée demande autant d'art qu'une morale. Le galant homme du XVIIe siècle sait que l'esprit a deux visages, et je n'ai jamais voulu n'en montrer qu'un.
Le libertinage érudit n'est pas l'impiété qu'on imagine, mais le goût de penser sans laisse.
—Que s'est-il passé en vous, lors de cette grande maladie de 1693 ?
En 1693, le corps m'a rappelé qu'il était mortel, et l'âme a suivi. J'ai reçu la visite d'un jeune ecclésiastique qui m'a pressé de regarder mes Contes en face. Je les ai reniés. Ce ne fut pas, comme certains le murmurent, la terreur d'un vieillard ; ce fut une lassitude sincère de la chair et un besoin d'autre chose. Je me suis mis à traduire des psaumes, à rimer des cantiques, moi qui avais rimé des badineries. Mes amis libertins en furent surpris, eux qui me croyaient incorrigible. Mais l'homme qui a passé sa vie à tirer la morale des bêtes devait bien, un jour, s'appliquer la leçon à lui-même. La cigale a chanté tout l'été ; à la fin, elle apprend à prier.
L'homme qui a tiré la morale des bêtes devait bien, un jour, se l'appliquer à lui-même.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean de La Fontaine. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



