Interview imaginaire avec Jean Racine
par Charactorium · Jean Racine (1639 — 1699) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le cabinet de travail de Racine, rue des Marais-Saint-Germain, qu'on retrouve le dramaturge un soir d'automne 1692, l'année qui suit la création d'Athalie. Sur la table, une plume d'oie sèche dans l'encrier, et la lueur d'une bougie de suif tremble sur les éditions grecques d'Euripide. Nicolas Boileau, son ami et compagnon de charge depuis quinze ans, est venu sans façon, comme tant de fois. Les deux historiographes du roi se connaissent assez pour que les questions tombent le masque.
—Jean, toi que les bons pères de Port-Royal ont élevé dans la crainte du péché, comment as-tu pu embrasser le théâtre, cet art qu'ils tenaient pour damnable ?
Tu touches là, Boileau, à la plaie la plus ancienne. Ces maîtres austères m'ont appris le grec, le latin, et surtout une certaine idée de la fatalité qui pèse sur l'homme — toute ma Phèdre en sort. Mais ils tenaient les comédiens pour des âmes perdues, et lorsque j'ai choisi la scène, ils ont vu une trahison. Tu sais combien cette rupture m'a coûté : on ne quitte pas sans déchirement ceux qui vous ont tenu lieu de père et de mère. J'ai porté longtemps ce remords comme une pierre. Et pourtant, ce qu'ils m'ont donné de plus sombre est précisément ce qui fait pleurer dans mes tragédies.
Ce qu'ils m'ont donné de plus sombre est précisément ce qui fait pleurer dans mes tragédies.
—Dis-moi, mon ami, comment as-tu osé donner Bérénice, une tragédie où presque rien n'arrive ? Beaucoup t'ont reproché cette nudité de l'action.
Et toi qui défends l'art classique mieux que personne, tu sais que là est tout le secret. La règle des unités n'est pas une prison, c'est une épure : une journée, un lieu, une seule passion qui se resserre comme un nœud. Dans Bérénice, je n'ai eu pour matière qu'une séparation, deux cœurs que le devoir arrache l'un à l'autre. Faire couler les larmes sans bataille ni meurtre, par la seule force du vers et du sentiment — voilà l'épreuve véritable. La bienséance m'interdit le sang sur la scène ; tant mieux, elle me force à tout mettre dans l'âme. L'alexandrin fait le reste : douze syllabes bien pesées valent mille fureurs.
Faire couler les larmes sans bataille ni meurtre, par la seule force du vers : voilà l'épreuve véritable.
—On te dit l'élève d'Euripide. Que cherches-tu vraiment dans ces vieux tragiques grecs que tu relis sans cesse à la chandelle ?
J'y cherche la vérité du cœur humain, Nicolas, celle qui ne vieillit pas. Euripide a su peindre la passion qui dévore, et dans ma préface de Phèdre je l'avoue sans détour : j'ai suivi sa route, fût-ce en m'en écartant parfois. Je relis Sophocle et lui dans le texte, comme on m'a appris à le faire à Port-Royal, car la traduction trahit toujours quelque chose. Mais je n'imite pas : j'adapte à notre siècle, à nos âmes, à la vraisemblance que notre public exige. Un Grec montrait les dieux ; moi, je montre une princesse rongée par un amour qu'elle hait. La fable est ancienne, mais le frisson est de tous les temps.
La fable est ancienne, mais le frisson est de tous les temps.
—Parlons de cette année maudite 1677. La cabale de Pradon contre ta Phèdre... J'étais à tes côtés. Pourquoi avoir tout quitté pour si peu ?
Pour si peu, dis-tu ? Toi qui as vu de tes yeux ce qu'ils ont monté contre moi, tu sais que ce n'était pas peu. Faire jouer une Phèdre rivale, médiocre, le même soir, payer des sifflets, acheter des loges pour faire tomber la mienne — voilà jusqu'où va la haine des envieux. La pièce de Pradon s'est effondrée, certes, mais le venin avait fait son œuvre en moi. J'ai senti que je donnais mon meilleur à des gens qui ne cherchaient qu'à me détruire. Alors j'ai posé la plume du théâtre profane. Le roi m'appelait à sa charge ; j'ai vu là une porte pour sortir de cette boue. On ne se bat pas indéfiniment contre des ombres.
Je donnais mon meilleur à des gens qui ne cherchaient qu'à me détruire.
—Nous voilà tous deux historiographes du roi depuis cette même année. Avoue-le-moi franchement : suivre Louis aux armées, est-ce là un emploi pour des poètes comme nous ?
Quel étrange attelage, n'est-ce pas, Boileau ? Nous, hommes de cabinet, à cheval derrière l'armée du roi, notant les sièges et les redoutes ! Je me souviens de nos campagnes, de la boue et du fracas, si loin du silence où naissent les alexandrins. C'est une charge prestigieuse, je ne le nie pas : elle nous a donné un état, l'accès au roi, le séjour à Versailles. Mais relater des victoires n'est pas créer des âmes. Là où ma tragédie inventait des passions éternelles, l'histoire ne fait que recopier ce qui fut. Je sers fidèlement le roi, et il m'en sait gré. Pourtant, entre nous, ma vraie gloire ne tiendra jamais dans ces registres de guerre.
Relater des victoires n'est pas créer des âmes.

—Après douze ans de silence, voilà que tu reprends la plume pour Esther et Athalie. Comment Madame de Maintenon t'a-t-elle ramené au théâtre ?
Ce n'est pas le théâtre que j'ai retrouvé, Nicolas, c'est une autre manière de servir Dieu. Madame de Maintenon souhaitait pour ses jeunes filles de Saint-Cyr un divertissement honnête, sans poison ni galanterie. J'ai puisé dans l'Écriture, dans la Biblia Sacra que je n'ai jamais cessé de lire, l'histoire d'Esther d'abord, puis celle d'Athalie. Des chœurs, des voix d'enfants, la parole sacrée mise en vers : voilà qui réconciliait enfin le poète et le chrétien que Port-Royal avait formé. Ces pièces ne sont point faites pour la foule des théâtres, mais pour l'édification d'âmes pures. J'ai senti, en les écrivant, que je rentrais à la maison.
Ce n'est pas le théâtre que j'ai retrouvé, c'est une autre manière de servir Dieu.
—Toi qui cisèles chaque vers, comment travailles-tu vraiment ? Quand je viens te voir le matin, je te trouve toujours penché sur ta table.
Tu me connais trop bien pour que je te mente. Oui, je me lève tôt, et les premières heures sont les plus fécondes, quand l'esprit est encore lavé du sommeil. Je relis mes Grecs, je cherche le mot juste, je rature, je recommence. On me croit facile parce que mes vers semblent couler de source ; c'est tout le contraire. La plume s'use et l'encrier se vide avant qu'un seul alexandrin me satisfasse. La perfection que tu prônes dans ton Art poétique, je la poursuis vers après vers, hémistiche après hémistiche. L'après-midi, je vais aux répétitions ou dans nos salons retrouver La Fontaine et les autres. Mais c'est le matin, seul, que se fait le vrai labeur.
On me croit facile parce que mes vers semblent couler de source ; c'est tout le contraire.

—On murmure que tu juges Phèdre ton chef-d'œuvre. N'est-il pas cruel d'avoir abandonné la scène au sommet même de ton art ?
Cruel, oui, mais peut-être nécessaire. Phèdre est ce que j'ai écrit de plus achevé : une femme que la fatalité écrase, une passion qu'elle sait coupable et qu'elle ne peut vaincre. Tout ce que Port-Royal m'avait appris de la grâce et du péché s'y trouve. Et c'est précisément au moment où j'atteignais ce point que la haine des cabales s'est déchaînée. Quitter alors, ce n'était pas fuir : c'était refuser de me souiller davantage. Un homme peut donner son sang une fois pour son art ; il ne le donne pas indéfiniment à des rivaux sans honneur. J'ai préféré le silence à la guerre. Le silence, vois-tu, est aussi une réponse.
Un homme peut donner son sang une fois pour son art ; il ne le donne pas indéfiniment à des rivaux sans honneur.
—Une question plus grave, mon vieil ami. Si Dieu te rappelait demain, où voudrais-tu reposer ? Cette pensée semble t'occuper souvent.
Tu lis en moi, Boileau. Oui, j'y songe, et ma résolution est prise : je veux dormir à Port-Royal-des-Champs, aux pieds de mes maîtres. La rupture de ma jeunesse m'a trop longtemps pesé ; ces dernières années, je suis revenu vers eux, j'ai repris le chemin de la grâce. Reposer dans cette terre, près de ceux qui m'ont formé l'âme avant que je ne les renie, c'est ma manière de réparer. Le théâtre m'a donné la gloire du monde ; Port-Royal m'a donné le sens de l'éternité. Quand viendra l'heure, c'est vers ce silence-là que je veux retourner, comme l'enfant qui rentre enfin chez lui.
Le théâtre m'a donné la gloire du monde ; Port-Royal m'a donné le sens de l'éternité.
—Pour finir, dis-moi : de tout ce que tu as fait — les tragédies, la charge, l'Académie — qu'est-ce qui demeurera selon toi ?
Question redoutable, à laquelle nul ne sait répondre de son vivant. Les registres d'historiographe que nous noircissons pour le roi se perdront sans doute dans les archives. L'Académie où l'on m'a reçu en 1672 est un honneur de mon temps, non de tous les temps. Ce qui restera, s'il reste quelque chose, ce sont peut-être ces passions que j'ai tâché de peindre au vrai : une Phèdre, une Bérénice, une Andromaque. Car les empires tombent, les charges s'oublient, mais le cœur humain, lui, ne change point. Si un homme, dans cent ans, pleure encore aux malheurs de mes héroïnes, alors je n'aurai pas écrit en vain. C'est tout ce qu'un poète peut espérer.
Les empires tombent, les charges s'oublient, mais le cœur humain ne change point.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Jean Racine. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


