Imaginary interview

Imaginary interview with Alexandra David-Néel

by Charactorium · Alexandra David-Néel (1868 — 1969) · Exploration · 5 min read

Imaginary interview generated by AI from documented sources.

Digne-les-Bains, un matin d'hiver des années 1950. Dans la maison qu'elle a nommée Samten Dzong, la « forteresse de la méditation », une vieille dame minuscule reçoit entre des piles de manuscrits tibétains et des malles encore marquées par les cols himalayens. Le thé fume ; elle parle bas, mais chaque mot tombe comme une pierre dans un torrent.

Avant les déserts d'Asie, il y eut la scène d'opéra. Comment passe-t-on des feux de la rampe aux pistes du Tibet ?

On me prenait pour une cantatrice et j'avais en effet la voix qu'il fallait, mais je chantais déjà ailleurs, en moi-même. Dès l'enfance je m'échappais ; à Bruxelles, à Paris, j'ai tâté du féminisme, de l'anarchie, de tout ce qui sentait la liberté défendue aux femmes. Le mariage, ensuite, m'a offert un salon bourgeois et un ennui poli, deux choses que je supporte mal. En 1911, j'ai posé mes valises et j'ai pris un billet pour l'Inde sous prétexte d'une mission savante. Mon mari croyait à dix-huit mois d'absence. Il y en eut quatorze années. Je n'ai pas fui un homme : j'ai fui une cage qu'on appelait raisonnable. Voilà mon premier voyage, le plus court en kilomètres et le plus long à accomplir.

Je n'ai pas fui un homme : j'ai fui une cage qu'on appelait raisonnable.

Une femme seule partant pour l'Asie, en ce temps-là : qu'est-ce qui rendait ce geste si scandaleux ?

Songez à ce qu'on attendait d'une femme de ma génération : un corset, un mari, des visites. Voyager seule, c'était déjà se déclarer suspecte ; étudier le sanskrit, prétendre raisonner avec des lamas, c'était de l'effronterie. J'ai défendu, dans mes premiers écrits, le droit des femmes à disposer d'elles-mêmes comme un homme dispose de son chapeau. On m'a trouvée extravagante. Mais l'extravagance était dans l'époque, pas en moi : on accordait à un explorateur mâle l'admiration qu'on me refusait pour les mêmes peines. J'ai emporté mes robes longues d'Occident et je les ai troquées, peu à peu, contre des habits de marche. Chaque vêtement quitté était une convention en moins. Une femme qui marche assez loin finit par sortir du champ de ceux qui veulent la juger.

Une femme qui marche assez loin finit par sortir du champ de ceux qui veulent la juger.

Parlons de Lhassa. Comment entre-t-on dans une ville interdite quand toutes les frontières vous sont fermées ?

On se fait pauvre. Les Britanniques verrouillaient le Tibet ; aucune Occidentale n'avait franchi les portes de Lhassa. Alors j'ai noirci mon visage, tressé mes cheveux d'un crin de yak, enfilé la robe râpée des mendiantes pèlerines, et j'ai pris la route avec Yongden, mon fils adoptif, en feignant d'être sa vieille mère. Plus de deux mille kilomètres à pied, par des cols où le souffle gèle dans la gorge, mendiant la tsampa et le thé au beurre de porte en porte. En 1924, enfin, les toits d'or du Potala. La ruse n'était pas une comédie : pour voir le Tibet des Tibétains, il fallait cesser d'être l'étrangère riche qu'on salue, et devenir l'humble qu'on ne regarde plus.

Pour voir le Tibet des Tibétains, il fallait cesser d'être l'étrangère qu'on salue.

Quatre mois de marche, le froid, la faim, le risque d'être démasquée. Qu'est-ce qui vous tenait debout ?

Une obstination dont j'ai fait l'aveu plus tard dans Voyage d'une Parisienne à Lhassa : j'avais résolu d'atteindre cette ville, et je l'atteindrais, quels que fussent les obstacles. Ce n'était pas un caprice, mais un rêve nourri pendant des années. Le danger réel n'était pas le précipice ; c'était un mot de travers, un geste trop poli qui aurait trahi la Parisienne sous la mendiante. Je dormais peu, je mangeais ce qu'on me jetait, je récitais des prières que je connaissais mieux que bien des pèlerins. Yongden me couvrait de sa présence filiale. Quand le corps voulait s'arrêter, l'orgueil prenait le relais — non l'orgueil de vaincre, celui de ne pas renoncer devant ceux qui m'avaient déclaré ce sol interdit.

Le danger réel n'était pas le précipice ; c'était un mot de travers.

On dit que vous maniez treize langues. À quoi sert un tel arsenal pour qui étudie le bouddhisme ?

À franchir des portes que l'or n'ouvre pas. Le tibétain, le sanskrit, le chinois : tant qu'on parle par truchement d'interprète, on reste sur le seuil, on reçoit la version polie réservée à l'étranger. J'ai voulu entrer dans la pensée même des lamas, lire les textes que nul missionnaire n'avait déchiffrés, débattre des enseignements oraux que l'on ne confie qu'aux disciples jugés dignes — et ceux-là, comme je l'ai écrit, ne sont pas le privilège des seuls moines. Mon mala aux cent huit perles n'était pas un ornement de touriste : je l'ai usé en récitant. C'est par la langue que j'ai mérité, dans Mystiques et Magiciens du Tibet, le droit de rapporter des choses qu'on ne dit pas devant les profanes.

Tant qu'on parle par interprète, on reste sur le seuil.
Alexandra David-Néel, also know as Louise Eugenie Alexandrine Marie David 19th century (cropped)
Alexandra David-Néel, also know as Louise Eugenie Alexandrine Marie David 19th century (cropped)Wikimedia Commons, Public domain — Unknown authorUnknown author

Vous distinguez-vous, dans cette étude, du folklore que l'Occident aimait alors prêter au Tibet ?

L'Occident voulait du merveilleux : des sorciers, des lévitations, de la magie de bazar. J'ai vu des choses étranges — des pratiques de chaleur intérieure, des exercices de souffle — et je les ai consignées sans complaisance ni dédain. Mon métier n'était pas d'émerveiller mais de comprendre : relier ces pratiques au bouddhisme primitif, montrer leurs filiations, ce que j'ai tâché de faire dans Le Bouddhisme du Bouddha. Je me méfiais autant du voyageur crédule que du savant en chambre qui n'a jamais respiré l'air des monastères. La vérité tibétaine n'est ni un conte de fées ni un théorème ; c'est une discipline exigeante que j'ai approchée avec mon carnet d'une main et ma raison de l'autre. On m'a crue mystique ; j'étais surtout méthodique.

On m'a crue mystique ; j'étais surtout méthodique.

À Digne, dans cette maison pleine de malles, à quoi ressemblent vos journées d'écriture ?

Mes journées appartiennent au papier. Je me lève avant le jour, un thé, puis les carnets de voyage que je rouvre comme on rouvre une plaie heureuse : tout y est, les odeurs de beurre rance, les noms des cols, les paroles d'un ermite. Le soir surtout m'appartient : j'écris, je réponds à une correspondance qui m'arrive du monde entier. À Digne-les-Bains, où je me suis fixée à partir de 1927, j'ai transformé ces notes prises en marchant en plus de trente livres. Les Occidentaux, qui n'iront jamais là-bas, lisent par-dessus mon épaule. C'est un curieux destin : avoir tant marché pour finir assise, à transcrire, dans une maison de Provence que j'ai baptisée du nom d'une forteresse de méditation.

J'ai tant marché pour finir assise, à transcrire mes carnets.
Alexandra David-Néel et le Lama Aphur Yongden au Tibet
Alexandra David-Néel et le Lama Aphur Yongden au TibetWikimedia Commons, Public domain — Unknown authorUnknown author

Vos récits sont devenus des succès dans toute l'Europe. Que doit, selon vous, transmettre un livre de voyage ?

Pas une carte de plus. Les géographes feront les cartes ; moi, je veux donner à sentir. Un bon récit doit faire entrer le lecteur sous la tente, lui mettre dans la bouche le thé au beurre et dans les jambes la fatigue des hauteurs. Si Voyage d'une Parisienne à Lhassa a touché tant de gens qui ne quitteront jamais leur fauteuil, c'est que je ne leur ai pas servi une leçon d'orientalisme, mais une présence. J'ai écrit comme j'avais marché : sans tricher sur la peine. On m'a reproché parfois d'être trop vivante pour une savante. Je tiens cela pour un compliment. Un livre qui n'a pas froid avec son auteur ne réchauffera personne.

Un livre qui n'a pas froid avec son auteur ne réchauffera personne.

Le Tibet que vous avez connu s'est refermé. Que ressent-on lorsque le pays de toute une vie devient inaccessible ?

Une douleur sèche, comme une porte qu'on entend claquer au loin. En 1950, l'armée chinoise est entrée au Tibet, et le pays que j'avais traversé déguisée s'est fermé d'une autre manière, plus définitive que les interdits britanniques de ma jeunesse. J'avais rencontré le Dalaï-Lama en exil dès 1906 ; je savais cette terre fragile sous sa rudesse. Désormais les monastères où j'avais dormi, les sentiers où j'avais mendié, n'existent plus que dans mes carnets et dans ma mémoire. C'est l'étrange privilège du voyageur qui vit longtemps : devenir l'archive d'un monde. Je n'ai pas pleuré ; j'ai écrit davantage. Tant que je couche ce Tibet sur le papier, il n'est pas tout à fait perdu.

C'est l'étrange privilège du voyageur qui vit longtemps : devenir l'archive d'un monde.

Vous approchez les cent ans et l'on vous prête encore des projets de départ. D'où vient cette flamme intacte ?

On s'étonne que je fasse renouveler mon passeport ; moi, je m'étonnerais de ne pas le faire. Le corps est un vieux yak fourbu, soit, mais la curiosité, elle, ne vieillit pas. J'ai usé sept paires de jambes et je repartirais demain si l'on me rendait mes cols. Apprendre encore une langue, déchiffrer un texte de plus, refaire ces routes d'Asie désormais closes — voilà ce qui me tient en vie bien plus que la prudence des médecins. J'ai toujours pensé qu'on ne meurt vraiment que le jour où l'on cesse de vouloir partir. Alors je garde mes malles près de la porte, à Digne, par défi autant que par espérance. Le voyage n'a pas de retraite ; il n'a que des haltes.

On ne meurt vraiment que le jour où l'on cesse de vouloir partir.
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