Imaginary interview with Charles Perrault
by Charactorium · Charles Perrault (1628 — 1703) · Literature · 5 min read
C'est dans le cabinet aux fenêtres à petits carreaux de Charles Perrault, rue de l'Arbre-Sec, qu'un soir de l'hiver 1698 Nicolas Boileau vient le retrouver. Sur la table, une plume d'oie sèche dans son encrier, près d'un recueil relié encore tiède de l'imprimeur. Les deux hommes se connaissent et se chamaillent depuis des années — l'un défend les Anciens, l'autre les Modernes — et c'est en adversaire courtois, l'œil moqueur, que Boileau s'installe pour pousser son rival à se justifier.
—Perrault, je n'ai pas oublié cette séance de 1687 où vous avez lu votre Siècle de Louis le Grand devant nous. M'avez-vous vu prêt à bondir ?
Comment l'aurais-je manqué, mon cher Boileau ? Vous étiez rouge comme un coq qu'on provoque, et vos confrères ont dû vous retenir par la manche. Mais songez-y : je n'ai jamais dit que les Anciens fussent méprisables. J'ai dit qu'ils étaient grands, oui, mais hommes comme nous, et non des dieux qu'il faudrait adorer à genoux. Voilà tout mon crime. Vous, vous baisez la poussière d'Homère ; moi, je crois que l'esprit humain n'a pas vieilli depuis deux mille ans, qu'il bâtit, qu'il invente, qu'il surpasse. Le siècle de notre Roi vaut bien celui d'Auguste. Que vous en déplaise, je le maintiens, et mon Parallèle le démontre point par point.
Vous baisez la poussière d'Homère ; moi, je crois que l'esprit humain n'a pas vieilli depuis deux mille ans.
—Vous parlez de démontrer. Mais quatre tomes de dialogues pour rabaisser les maîtres de l'Antiquité, n'est-ce pas beaucoup de bruit, Charles ?
Beaucoup de bruit ? C'est vous, satiriste, qui me reprochez le bruit ! Mes dialogues ne rabaissent personne : ils mesurent. Je promène mon lecteur dans les jardins, je lui montre l'éloquence, la poésie, l'astronomie, la mécanique, et je lui demande à chaque pas si nos modernes n'ont rien ajouté. La réponse crève les yeux. Avons-nous moins de génie parce que nous sommes nés plus tard ? Les siècles ne changent rien à la portée de l'esprit. J'ai voulu délivrer mes contemporains de cette superstition qui les courbe devant tout ce qui est ancien. Qu'on admire Virgile, à la bonne heure ; qu'on s'interdise de le surpasser, jamais.
Avons-nous moins de génie parce que nous sommes nés plus tard ?
—Passons à plus léger — quoique. On murmure que ces Histoires du temps passé parues l'an dernier seraient de votre main, sous le nom du jeune Darmancour. Vrai ?
Vous murmurez comme tout Paris, Boileau, et vous souriez par-dessus le marché. Le privilège porte le nom de mon fils Pierre Darmancour, et je m'en tiendrai là. Imaginez un académicien grave, occupé d'un Parallèle en quatre volumes, signant des histoires de fées et de chats bottés ! On en rirait dans les ruelles. Mettons que j'aie voulu donner à ce garçon de dix-neuf ans un titre à présenter à la cour, et qu'un père puisse aider son fils sans rien renier. Ces contes de ma mère l'Oye, je les ai trop aimés pour les abandonner tout à fait — mais à chacun son rang. Tirez-en la conclusion qui vous plaira ; je ne vous l'interdis pas.
Un académicien grave signant des histoires de fées et de chats bottés ! On en rirait dans les ruelles.
—Vous, le champion des Modernes, allez chercher vos récits chez les nourrices et les vieilles femmes des veillées. N'est-ce pas vous contredire ?
Au contraire, c'est mon système même ! Vous, les Anciens, allez quérir vos fables chez les Grecs et les Latins, ces vieilles femmes de l'Antiquité. Moi, je puise à une source bien française, bien vivante, celle des veillées au coin du feu. Mes contes ont une moralité, comme vos apologues ; ils instruisent en amusant. Le Petit Chaperon rouge enseigne aux jeunes filles à se garder des loups beaux parleurs. Cendrillon récompense la douceur. Voyez : la sagesse de nos grand-mères vaut bien celle de vos auteurs couronnés de lauriers. J'ai simplement donné une forme polie, une parure d'académicien, à ce que le peuple savait déjà. Le moderne ne méprise pas le populaire : il l'ennoblit.
Le moderne ne méprise pas le populaire : il l'ennoblit.
—Avant les fées, vous avez servi vingt ans Colbert à la Surintendance des bâtiments. L'homme de lettres regrette-t-il l'homme de bureau ?
Regretter ? J'en suis fier, Boileau. On me croit poète de cabinet ; j'ai été commis dès 1662, j'ai tenu les comptes, surveillé les carrières et les ouvriers. C'est moi qui ai veillé sur le chantier de la colonnade du Louvre, dont mon frère Claude fut l'architecte — un Perrault à la plume, un Perrault au compas. J'ai même osé ce que Colbert me refusait : faire ouvrir le jardin des Tuileries au public parisien. Il craignait qu'on n'abîmât ses parterres ; je lui répondis qu'un beau jardin fermé n'est qu'un coffre verrouillé. Le peuple s'y promène aujourd'hui. Croyez-moi, on apprend autant des hommes en bâtissant des palais qu'en lisant Horace.
Un beau jardin fermé n'est qu'un coffre verrouillé.

—Servir Colbert au plus près du pouvoir, n'était-ce pas aussi une manière de placer vos Modernes là où l'on décide des honneurs ?
Vous me prêtez une stratégie de cour, mon cher rival, et vous n'avez pas tout à fait tort. Oui, j'ai eu l'oreille de Colbert, et oui, j'ai usé de ce crédit pour soutenir les arts de notre temps, les académies, les pensions aux savants vivants plutôt qu'aux ombres défuntes. Est-ce un crime de vouloir que la France de Louis le Grand honore ses propres talents ? J'ai aidé à dresser la liste des hommes illustres de ce siècle — cent quatre portraits de Français vivant ou récemment morts. Voilà ma manière de faire la guerre : non par la satire qui blesse, mais par la louange de ce que mon pays produit de meilleur, ici et maintenant.
Des pensions aux savants vivants plutôt qu'aux ombres défuntes.
—Permettez une question plus grave. Depuis que vous avez perdu votre femme, en 1678, on vous voit retiré près de vos enfants. Cela vous a-t-il mené aux contes ?
Vous touchez là où je suis tendre, Boileau, et je vous sais gré de le faire sans malice. Devenu veuf, j'ai quitté peu à peu les bureaux pour me consacrer à mes fils. Le soir, avant de les coucher, je leur disais ces histoires que j'avais entendues enfant, des ogres, des bottes de sept lieues, des marraines fées. Et voyant leurs yeux s'allumer, j'ai compris que ces récits méprisés des doctes valaient qu'on les fixât. Griselidis, Peau d'Âne, les Souhaits ridicules d'abord, en vers ; puis les contes en prose. Mon chagrin m'a rapproché de l'enfance, et l'enfance m'a rendu un royaume que mes querelles d'académie ne m'avaient jamais donné.
Mon chagrin m'a rapproché de l'enfance, et l'enfance m'a rendu un royaume.

—Vous parlez de fixer ces récits. Mais pourquoi les coucher par écrit, eux qui ne vivaient que de bouche à oreille, dans les veillées ?
Parce que ce qui ne vit que de bouche à oreille meurt avec la dernière bouche qui le sait. J'ai vu des nourrices emporter des trésors dans leur tombe. En les écrivant, je ne les ai pas tués : je leur ai donné un recueil relié, des gravures, une moralité, de quoi traverser les âges. Songez-y, vous qui défendez les Anciens : si nul n'avait écrit Ésope, où serait votre Ésope aujourd'hui ? J'ai fait pour la mère l'Oye ce que les Grecs firent pour leurs fables. Et qui sait — peut-être qu'un siècle lointain lira encore mon Chaperon rouge quand mon Parallèle dormira sur les rayons. La querelle savante passe ; le conte demeure.
Ce qui ne vit que de bouche à oreille meurt avec la dernière bouche qui le sait.
—Revenons à notre maison commune. Depuis votre élection en 1671, vous avez beaucoup pesé sur notre Dictionnaire. Trop, diront certains. Qu'y avez-vous défendu ?
Ce que j'ai toujours défendu, mon cher confrère : la langue vivante, celle qu'on parle à la cour et à la ville, contre les vieilleries que d'aucuns voulaient ressusciter. À quoi bon un dictionnaire qui embaumerait des mots morts ? J'ai plaidé pour l'usage présent, pour le français de notre siècle, clair et poli. C'était cohérent avec tout le reste : je suis Moderne jusque dans les colonnes de l'alphabet. Nous avons travaillé des années, mot après mot, à fixer cette langue que Richelieu nous a confiée. Et vous le savez, vous qui siégez parmi nous : sur bien des articles, nous nous sommes accordés sans même nous en apercevoir. La querelle ne nous empêche pas de bâtir ensemble.
À quoi bon un dictionnaire qui embaumerait des mots morts ?
—Un dernier mot, en ami cette fois. Quand tout sera dit, de quoi voudrez-vous qu'on se souvienne — du polémiste, du commis, ou du conteur ?
Quelle question redoutable, Boileau — et venant de vous, presque tendre. Le polémiste vous a donné de la besogne, et j'avoue que nos joutes m'ont diverti autant qu'elles vous ont irrité. Le commis a servi son Roi avec honneur. Mais si je dois être franc dans ce cabinet, à cette heure tardive, je crois que mon cœur penche vers le conteur. Un Parallèle se discute, se réfute, vieillit. Un enfant qui frémit au loup, qui pleure pour Peau d'Âne, qui rit du chat botté — voilà ce qui ne se réfute pas. J'ai passé ma vie à prouver que les Modernes valaient les Anciens ; il se pourrait que ma meilleure preuve fût un simple petit chaperon de couleur rouge.
Il se pourrait que ma meilleure preuve fût un simple petit chaperon de couleur rouge.
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This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Charles Perrault's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



