Interview imaginaire avec Euripide
par Charactorium · Euripide (480 av. J.-C. — 406 av. J.-C.) · Lettres · 6 min de lecture
Nous l'avons rejoint sur l'île de Salamine, là où la rumeur des vagues couvre celle de la cité. Le vieux poète nous reçoit à l'entrée d'une grotte tournée vers le large, un rouleau de papyrus posé sur les genoux. Le soir tombe sur le golfe ; il accepte de parler, à voix basse, de ses femmes furieuses, de ses dieux suspendus et de l'exil qui l'attend.
—Pourquoi avoir choisi cette grotte battue par le vent plutôt que les beaux portiques d'Athènes pour composer ?
Athènes est une ruche, et le miel qu'on y fabrique est le bavardage. À l'Agora, on me reconnaît, on m'arrête, on veut que je tranche entre Protagoras et Anaxagore comme on tranche un débat de marché. Ici, sur Salamine, je n'ai que la mer pour interlocutrice, et elle ne réplique jamais. Je m'assois à l'entrée de cette grotte, le rouleau déroulé sur les genoux, et j'écoute le ressac me dicter le rythme du chœur. Les Athéniens me croient misanthrope ; je préfère dire que j'ai besoin de silence pour entendre crier mes personnages. Une femme qui s'apprête à tuer ne se laisse pas surprendre dans le tumulte. Elle veut qu'on l'écoute longtemps, dans le noir, face aux flots.
Je n'ai que la mer pour interlocutrice, et elle ne réplique jamais.
—On vous dépeint en solitaire farouche. Cette réputation vous blesse-t-elle ?
On rit de moi, vous savez. Aristophane raconte que ma mère vendait des herbes au marché, comme si la tragédie sortait d'un panier de cresson. Qu'il rie : il me prête au moins une attention que je n'accorde pas aux symposia. Le soir, quand les autres se pressent au deipnon et tendent leur coupe de vin coupé d'eau, je rentre vers ma bibliothèque de papyrus, l'une des premières qu'on ait vues à Athènes. On me croit sec parce que je préfère un rouleau à un convive. Mais croyez-moi, l'homme qui s'enferme avec ses livres n'est pas seul : il est entouré de toutes les voix qu'il fait parler. Ma solitude n'est qu'un atelier dont j'ai fermé la porte.
—Faire monter sur scène une mère qui égorge ses enfants : qu'espériez-vous provoquer chez le public des Dionysies ?
Quand Médée parut, en 431, l'année même où Sparte marchait sur l'Attique, j'ai voulu qu'on entende ce qu'on n'écoute jamais : la plainte d'une étrangère trahie. Je lui ai donné de dire tout net : « De toutes les créatures qui ont vie et pensée, nous, les femmes, sommes la race la plus misérable. » Voyez le marché que je décris : il faut acheter un époux à prix d'or et lui livrer son corps comme à un maître. Les hommes des gradins ont frémi, certains ont sifflé. Tant mieux. Je ne demande pas qu'on approuve Médée ; je demande qu'on comprenne d'où monte sa fureur. Une vengeance qu'on a vu naître cesse d'être un monstre et redevient une douleur.
Une vengeance qu'on a vu naître cesse d'être un monstre et redevient une douleur.
—Phèdre, Hécube, Médée... pourquoi tant de premiers rôles confiés à des femmes, à une époque où elles se taisaient ?
Parce que le silence n'est pas l'innocence. Avec Phèdre, dans Hippolyte porte-couronne, j'ai montré une passion qui ronge avant de détruire ; cette pièce m'a d'ailleurs valu l'un de mes rares premiers prix, en 428. Avec Hécube, j'ai suivi une reine que la chute de Troie transforme de mère éplorée en bête vengeresse. Les comiques, dans Les Grenouilles, me font dire que j'ai rendu la tragédie démocratique, que j'ai « fait parler la femme, l'esclave, le maître, la jeune fille et la vieille ». Ils croient me railler ; ils résument ma vie. La scène, avant moi, n'appartenait qu'aux rois et aux héros. J'y ai laissé entrer ceux dont la cité ne veut pas entendre la voix.
—Vos rivaux vous reprochent de faire descendre les dieux par une machine. Que répondez-vous à ce grief ?
La mèkhanè n'est qu'une grue de bois et de cordes, et l'on me reproche d'en abuser au point qu'on parle déjà, en se moquant, d'un dieu venu « de la machine ». Soit. Mais réfléchissez : quand mes mortels se sont enfoncés si loin dans le malheur qu'aucune sagesse humaine ne peut les en tirer, qui descendra dénouer le fil ? Un dieu, suspendu au-dessus de la skènè, face aux dix-sept mille spectateurs du théâtre de Dionysos. Cette apparition n'est pas une facilité, c'est un aveu : nos affaires nous dépassent. Les hommes croient mener leur destin ; je leur montre une poulie qui grince et un dieu qui tranche ce qu'eux n'ont pas su résoudre. La machine dit la vérité que la fierté refuse.
Les hommes croient mener leur destin ; je leur montre une poulie qui grince.
—Vous avez beaucoup expérimenté avec la musique et la mise en scène. Qu'est-ce qui vous poussait à innover ainsi ?
Le théâtre est né du tragôidia, le « chant du bouc », des rituels rugueux qu'on offrait à Dionysos. Mais un rite peut respirer sans se figer. J'ai chargé mes stasima de mélodies plus tortueuses, j'ai demandé à la lyre des inflexions que les anciens jugeaient indécentes. On m'accuse d'amollir le chant du chœur ; moi, je cherche l'émotion juste, celle qui serre la gorge avant que l'esprit comprenne. Un acteur grandi sur ses cothurnes, le visage figé dans son masque de lin, ne peut tout dire par le geste : c'est la voix, la musique, le rythme qui doivent porter le tremblement intérieur. J'ai passé ma vie à raboter la frontière entre le vieux rituel et l'âme nue d'un seul être.
—Les Troyennes ont été jouées peu avant que votre cité ne s'élance vers la Sicile. Était-ce un avertissement ?
En 415, Athènes armait sa flotte pour la Sicile, ivre de sa propre puissance. Et moi, sur la scène, je n'ai montré que des vaincues : les femmes de Troie traînées hors des décombres, partagées comme un butin. Pas un héros victorieux, pas un chant de triomphe — seulement Hécube, Andromaque, Cassandre, et le petit corps d'Astyanax. J'ai laissé l'une d'elles dire que « parmi les mortels, nul n'est libre », ni l'esclave de l'argent, ni l'esclave du destin. Était-ce un avertissement ? Disons que j'ai tenu un miroir à ceux qui partaient conquérir, pour qu'ils y voient le visage des conquis. La gloire militaire a toujours un revers, et ce revers porte un nom de femme en deuil.
J'ai tenu un miroir à ceux qui partaient conquérir, pour qu'ils y voient le visage des conquis.

—Avec Iphigénie, vous revenez sur un père qui sacrifie sa fille pour le vent et la guerre. Qu'est-ce qui vous obsède dans ce mythe ?
Le prix. On chante toujours Agamemnon roi des rois, jamais la gorge offerte d'Iphigénie à Aulis pour que la flotte trouve son vent. J'ai voulu peser ce marché-là, le coût exact d'une expédition glorieuse, jusqu'à la dernière goutte. Cette pièce, on ne l'a vue qu'après ma mort ; on me l'a jouée comme un legs. C'est peut-être mieux ainsi : un mort ne flatte plus l'orgueil de la cité. Toute ma vie j'ai cherché à savoir ce que les guerres facturent réellement à ceux qui ne décident rien — les filles, les captives, les enfants. La trompette appelle, et quelqu'un, dans l'ombre, paie. Voilà ce qui m'obsède : le visage qu'on ne met jamais sur la facture de la victoire.
—À la fin de votre vie, vous quittez Athènes pour la cour de Macédoine. Pourquoi ce départ ?
En 408, j'ai plié mes rouleaux et pris la route du nord, vers Pella, où le roi Archélaos offrait aux poètes un toit et la paix. Athènes, alors, n'était plus qu'une cité épuisée par la guerre du Péloponnèse, aigrie, défaite en Sicile, qui se dévorait elle-même. J'avais passé ma vie à lui tendre le miroir ; elle ne me le pardonnait guère. À la cour macédonienne, loin des sifflets et des concours, j'ai composé mes dernières œuvres dans une étrange sérénité. On me dira déserteur. Mais un homme de plus de soixante-dix ans a le droit de finir son chant ailleurs que sous les huées. J'ai cherché un lieu où écrire sans qu'on m'arrache la plume — et je l'ai trouvé chez l'étranger.
J'avais passé ma vie à tendre le miroir à ma cité ; elle ne me le pardonnait guère.
—Vos dernières pièces ramènent Dionysos sur scène, ce dieu qui vous a vu naître au théâtre. Quel sens donnez-vous à ce retour ?
Dans Les Bacchantes, j'ai voulu boucler la boucle : revenir à Dionysos, le dieu du tragôidia, celui par qui tout a commencé. J'y montre le roi Penthée, raidi de raison et d'orgueil, qui refuse au dieu son culte — et que le dieu brise pour cette hubris. Car le fils de Zeus « accorde également au pauvre et au riche la joie sans douleur du vin » ; le mépriser, c'est nier une part de l'homme. À Pella, au bout de ma route, j'ai compris que la raison seule ne suffit pas à vivre, qu'il faut faire sa place au délire, à l'ivresse, aux forces qu'on ne commande pas. Mes amis ont présenté la pièce après ma mort ; elle m'a valu, enfin, une couronne que les vivants m'avaient refusée.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Euripide. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


