Interview imaginaire avec Cicéron
par Charactorium · Cicéron (106 av. J.-C. — 42 av. J.-C.) · Philosophie · Politique · 6 min de lecture
Fin d'été sur les collines de Tusculum. Dans la villa où il s'est réfugié pour écrire, entre deux rouleaux de papyrus, un homme aux traits fatigués accepte de recevoir ; au-dehors, Rome gronde encore. Le temps d'un entretien, il revient sur une vie passée à défendre la République par la seule force des mots.
—Vous n'êtes pas né dans le sérail de la noblesse romaine. D'où venez-vous ?
Je suis né à Arpinum, à quelque cent vingt milles de Rome, dans une famille de l'ordre équestre — des gens honnêtes, mais sans aïeux dont les masques de cire ornent l'atrium. Voilà ce qu'on appelle un homo novus : un homme sans ancêtres consulaires, qui ne doit son nom qu'à lui-même. La noblesse héréditaire me toisait comme un provincial monté de sa bourgade. J'ai pourtant gardé toute ma vie une fierté de mes origines municipales : la même petite ville avait jadis donné Marius à Rome. Quand on ne reçoit pas la gloire en héritage, il faut la prendre par la parole. Ce fut là mon seul patrimoine, et je l'ai fait fructifier.
—Comment un homme sans nom a-t-il pu gravir toutes les magistratures ?
J'ai parcouru le cursus honorum tout entier — questeur, édile, préteur, consul — et chaque fois suo anno, au plus jeune âge que la loi autorise. Comprenez ce que cela signifie pour un homme d'Arpinum : un patricien peut se permettre d'attendre, de manquer une élection, sa naissance le rattrape. Moi, je n'avais pas ce coussin ; un seul échec et je retournais à l'obscurité. Alors j'ai fait de chaque procès une campagne. Ma défense de Sextus Roscius, à vingt-six ans, contre un affranchi du dictateur Sylla, m'a rendu célèbre en une nuit ; mes attaques contre le gouverneur Verrès, pillard de la Sicile, ont assis ma réputation. Le tribunal fut mon champ de bataille, et les mots mes seules légions.
—Vous souvenez-vous de la nuit où vous avez affronté Catilina au Sénat ?
C'était le 8 novembre de l'an 63, sous mon consulat. Catilina, dont la conjuration menaçait d'incendier Rome et d'égorger le Sénat, eut l'audace de venir s'asseoir parmi nous, dans le temple de Jupiter Stator. Je me suis levé, et les premiers mots sont tombés comme un fer : « Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » — Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Le banc autour de lui s'était vidé ; nul sénateur ne voulait que sa toge frôlât la sienne. Il a compris qu'il était seul. Le soir même, il fuyait la ville. Je n'avais tiré aucune épée — seulement quatre discours. On les étudie, paraît-il, comme modèles d'éloquence. Pour moi, ce furent surtout quatre nuits où la République tint à un fil de voix.
Je n'avais tiré aucune épée — seulement quatre discours.
—On vous a proclamé Père de la Patrie. Pourtant cette victoire vous a coûté cher. Pourquoi ?
Le Sénat m'avait armé du senatus consultum ultimum, ce décret ultime qui autorise le consul à tout faire pour sauver l'État. J'ai fait exécuter les complices de Catilina demeurés dans Rome, sans le procès qu'un citoyen pouvait réclamer. Sur le moment, on m'a porté en triomphe ; on m'a décerné le titre de Père de la Patrie, à moi, l'homme nouveau d'Arpinum — songez à l'ivresse de cela. Mais le droit que j'avais enfreint s'est retourné contre moi. Cinq ans plus tard, mes ennemis m'envoyaient en exil pour ces mêmes exécutions et rasaient ma demeure du Palatin. J'ai appris là qu'un consul qui sauve l'État en piétinant la loi prépare lui-même son procès. La gloire et la disgrâce sortaient du même acte.
—Avant la politique, il y a eu la Grèce. Que cherchiez-vous là-bas ?
Jeune homme, après mes premiers procès, je suis parti vers l'Orient, autour de l'an 79. J'ai passé des mois à Athènes, à écouter Antiochos d'Ascalon sous les portiques de l'Académie, puis je suis allé à Rhodes raffermir une voix qui se brisait à force de crier au tribunal. La philosophie grecque m'a saisi là, dans sa langue même. Mais, rentré à Rome, j'ai mesuré un manque : nos Romains, si fiers de leurs lois, n'avaient pas de mots latins pour dire ces idées. Un Grec prononçait poiotês ; nous, rien. C'est de ce voyage qu'est née ma vocation tardive — non pas inventer la pensée, les Grecs l'avaient déjà faite, mais lui tailler un vêtement latin afin qu'elle pût entrer dans Rome.

—On dit que vous avez littéralement fabriqué des mots. Lesquels, et pourquoi ?
Quand j'écris, je forge. Il a bien fallu donner à poiotês un nom latin : j'ai dit qualitas. De même moralis, pour ce que les Grecs nommaient l'éthique. Et surtout humanitas — ce mot que j'aime entre tous, qui dit à la fois l'instruction, la douceur et ce qui sépare l'homme cultivé de la brute. J'ai écrit l'essentiel dans ma villa de Tusculum, sur ces collines où l'air est clair ; mes Tusculanes y sont nées après la mort de ma fille Tullia, quand seule la philosophie me retenait de sombrer. Si l'on me lit encore dans un siècle ou deux, ce ne sera peut-être pas pour mes harangues, mais pour ces mots que j'aurai laissés au latin, comme on laisse des outils à ses fils.
—Comment travaille un orateur ? Êtes-vous seul, la plume à la main ?
Je travaille beaucoup la nuit, à la lampe à huile — nous avons un verbe pour cela, lucubrare, veiller à la flamme. Mais je n'écris pas toujours de ma propre main : je marche, je dicte, et Tiron, mon affranchi devenu secrétaire, court derrière ma parole. Il a imaginé, pour me suivre, un système de signes abrégés, des notes qui saisissent un mot d'un seul trait. Sans lui, la moitié de ce que j'ai pensé se fût perdue dans l'air. J'use le stylus sur la cire pour les brouillons, puis tout passe au volumen, ces rouleaux de papyrus qui s'entassent par centaines dans ma bibliothèque. On croit l'orateur seul à sa tribune ; en vérité, derrière chaque discours, il y a une main fidèle qui a tout recueilli sous la dictée.
—À qui confiez-vous ce que vous ne dites à personne ?
À Atticus, je dis tout. C'est mon ami depuis l'enfance, et à lui seul j'écris sans masque : mes craintes, mes vanités, mes accès de découragement. Plus de neuf cents de ces lettres traînent çà et là, je suppose ; je n'imaginais pas qu'on les lirait un jour. Dans l'une d'elles, accablé, je lui avoue que ces heures de loisir où je lui écris sont les seules où je me sente vraiment vivre. Voilà ce que j'appelle l'otium cum dignitate : non point la paresse, mais le loisir digne, celui qui se retire des affaires pour penser et pour écrire. Le Romain croit que la vie tient tout entière au Forum. J'ai fini par croire qu'elle est aussi dans ce dialogue silencieux avec un ami absent.

—Après la mort de César, beaucoup vous conseillaient le silence. Vous avez choisi l'inverse. Pourquoi ?
Quand César fut frappé aux ides de mars, j'ai cru la République ressuscitée. Erreur : un maître mort, un autre se levait — Marc Antoine. Vieux déjà, je n'avais plus que ma voix ; je l'ai jetée contre lui en quatorze discours. Je les ai nommés Philippiques, du nom de ceux que Démosthène lança jadis contre Philippe de Macédoine, car je me sentais comme lui : un orateur seul, debout devant la liberté qui agonise. Mes amis me suppliaient de me taire, de me retirer dans mes villas. Mais à quoi sert d'avoir loué la République toute sa vie si l'on se cache au moment où elle se meurt ? J'ai parlé en connaissant le prix. On n'achète pas la dignité d'une existence en bradant ses derniers mots.
À quoi sert d'avoir loué la République si l'on se cache au moment où elle se meurt ?
—Vous saviez le danger. Comment cette vie de parole s'est-elle achevée ?
Le second triumvirat — Octave, Antoine, Lépide — a dressé ses listes de proscriptio, ces tableaux où l'on inscrit les hommes à abattre, leurs biens promis au meurtrier. Mon nom y figurait : Antoine l'avait exigé. J'ai fui vers mes villas du littoral ; c'est près de Formies, sur la route de Gaète, qu'on m'a rattrapé. J'aurais pu, dit-on, tendre la gorge sans trembler. Ce que je n'ai pas vu — et c'est mieux ainsi — c'est qu'on a cloué ma tête et mes mains à la tribune des Rostres, là même où j'avais tant parlé. On raconte que Fulvie, l'épouse d'Antoine, perça ma langue d'une épingle à cheveux. Ils ont tué l'orateur, puis mutilé la bouche : ils craignaient mes paroles plus encore que ma personne.
—Que reste-t-il, au bout du compte, d'une vie comme la vôtre ?
Tout à la fin, entre deux Philippiques, j'ai écrit pour mon fils Marcus un traité Des Devoirs, le De Officiis. Un père donne à son fils ce qu'il a de plus sûr : non de l'or, mais une règle pour vivre droit, le juste partage entre l'utile et l'honnête. J'y ai inscrit cette idée qui me tient lieu de foi : « Non nobis solum nati sumus » — nous ne sommes pas nés pour nous seuls ; la patrie réclame une part de nous, nos amis une autre. Ma vie entière tient peut-être dans cette phrase. J'ai pu me tromper d'alliance, hésiter, trembler ; jamais je n'ai cru que l'homme appartînt à lui-même. C'est cela que je lègue, plus que mes discours : l'idée qu'on se doit à plus grand que soi.
Jamais je n'ai cru que l'homme appartînt à lui-même.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Cicéron. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


